Une manière d’exprimer sa solidarité était de faire vivre cette idée déjà ancienne de co-diagnostic [1]. Cette idée de co-diagnostic nous a été soufflée par Hydria en mars 2021, un des Opérateurs régionaux de l’eau qui avait bien voulu rencontré les habitants lors de la fête de l’eau. qui avait fait l’objet d’une demande par la plateforme Délier les fils de l’eau et les habitant·e·s auprès des Opérateurs de l’eau début 2023 [2]. Il s’agissait d’organiser la collecte de témoignages sensibles de sorte qu’ils soient aussi traduits en données utilisables par les hydrologues et autres experts.
Une idée qui n’est pas nouvelle
En fait, cela fait plusieurs années que l’idée de créer un dispositif qui permette de recueillir ce type d’information existe. Pour certains hydrologues, dont Boud Verbeiren du centre de recherche HYDR de la (VUB), il est nécessaire de recueillir des informations distribués sur l’ensemble du territoire, afin de comprendre véritablement ce qu’il se passe en termes d’inondations. Les hydrologues ne pouvant se retrouver dans toutes les caves des habitants lors des grosses pluies, l’idée avait été de produire une application mobile qui permettait de recueillir des informations au moment même des inondations. Cette application a été développée dans le cadre du projet européen Floodcitisense(FCS) mis en place en 2020. Les EGEB avaient collaboré à la constitution de l’outil par l’organisation d’ateliers publics citoyens. Malheureusement, ce dispositif n’est toujours pas fonctionnel à ce jour [3]..
Au cœur de l’été 2024, faisant le constat qu’il n’existe toujours pas d’outil immédiatement utilisable, mais toutefois, fort·e·s de cette expérience passée, nous nous sommes lancé·e·s dans l’aventure de la co-construction d’un outil de recueil de témoignages - et de données. Après avoir pris quelques conseils auprès de Boud Verbeiren et de deux habitantes de la rue Gray qui se demandaient quoi faire, ensemble, nous avons décidé de créer un formulaire en ligne afin de mener une enquête pour mieux comprendre la problématique, la rendre plus visible et évaluer ses conséquences sur la vie des habitant·e·s.
La création du formulaire, une co-production liminaire
En quelques jours à peine, nous nous sommes retrouvé·e·s, habitant·e·s et professionnel·le·s autour d’une table et de quelques cafés ou même par téléphone, pour travailler sur les questions du formulaire. Ce fut un travail intense et collectif, où chaque participant·e, avec l’aide des EGEB, a pris part à son élaboration.
Nous voulions absolument rendre visible et utilisable notre dispositif dans la foulée de l’épisode d’inondation, c’est pourquoi il a été quelque peu conçu dans l’urgence et sur la base d’un outil technique à l’appropriation aisée (googleform pour ne pas le nommer) et somme toute de manière un peu “bricolée”. Les questions inspirées de l’expérience FCS, ont été co- construites par celles et ceux qui sont directement touché·e·s par les inondations. L’entrée du questionnaire [4] se fait par date : le 9 juillet donc. Les questions posées sont d’ordre général, mais aussi très précises : par où l’eau est entrée ? Quel étage est touché ? À quelle heure ? Quel type d’eau ? Claire ? Sale et odorante, voire nauséabonde ? Jusqu’à quelle hauteur montent les eaux ? Quels sont les dégâts causés ? Et même, quels sont les besoins d’aides diverses ? etc. Bien entendu, on peut y associer des photos ou des vidéos qui renforcent les témoignages et donne une visibilité à ce qui est généralement caché dans l’intimité des maisons.
La collecte de données
Une fois le formulaire fabriqué, la phase de collecte pouvait commencer. C’est à ce moment que le ciel a décidé de nous tomber sur la tête une seconde fois, le 12 juillet. Ce qui a obligé à ouvrir une deuxième date dans le formulaire, ce qui s’est avéré pas si simple. La phase de collecte a été marquée par le besoin d’une collaboration forte. Les associations locales, les réseaux de solidarité et d’autres acteurs de proximité ont été contactés pour relayer l’information. Grâce à la distribution d’un flyer (récit à lire ici) qui d’une certaine manière nous permet de mieux comprendre la composition sociale du quartier, plusieurs centaines d’habitant·e·s, dans la rue Gray et des environs ont été invité·e·s à participer à la collecte des témoignages et données. Cet outil de collecte de données auprès des habitant·e·s a pu montrer que deux pluies ont provoqué des inondations cet été là, les 1er août et 14 août : annus horribilis, diront certains.
Le résultat ?
Grâce à cette mobilisation collective - et aux pluies abondantes - , plus de 45 cas d’inondations ont été recueillis par plus de 20 personnes dans les rues Gray et voisines. En synthèse, si toutes les personnes qui ont répondu ont été inondées le 9 juillet et presque toutes le 1er août, seules six l’ont été le 12 juillet. Et l’on ne peut se prononcer pour le 14 août, peu de personnes ayant répondu au formulaire, sans doute aussi du fait de la lourdeur de l’outil. L’on sait aussi que si le 9 juillet, la plupart des personnes sont touchées par des retours d’égout désagréables, le 12 juillet, la moitié des personnes ont vu essentiellement des eaux claires les incommoder alors que l’autre moitié ont également vécu la souffrance des retours d’égout. Grâce au formulaire, l’on apprend en outre que trois personnes au moins ont été inondées quatre fois par retour d’égouts, lors des quatre pluies, etc. Bien d’autres synthèses peuvent-être issues de ces témoignages et données recueillies.
Des données utiles pour les experts en hydrologie, mais qui posent aussi des questions sociales
Boud Verbeiren, notre hydrologue, a pu indiquer que ces données sont d’une grande importance afin de mener un diagnostic. Nous ne développerons pas cet aspect ici, dans cette chronique, cela fera l’objet d’un développement en soi. Bornons nous à dire que si les pluies du 9 juillet et du 1er août sont des pluies d’une autre peu courante, les pluies du 12 juillet et du 14 sont un peu plus courantes... Les données fournies par les habitant·e·s mises en relation avec les régimes de pluie seront utiles pour mener les études qui permettent de faire des hypothèses sur ce qui se joue et donc de diagnostic.
Mais nous apprenons aussi à voir l’importance des questions sociales et des conditions d’occupation du logement... L’on voit clairement sur certaines photos que les inondations nauséabondes touchent des personnes vivant dans des caves, et cela pose des questions plus générales relatives au mal-logement.
Un objet intermédiaire qui relie des mondes
C’est ainsi que le formulaire, prend une dimension d’objet intermédiaire en voie de connecter des mondes et choses différents – habitant·e·s, associations, experts, autorités locales, éléments non humains, l’eau, les caves, les habitations, etc. – pour permettre de créer une connaissance partagée. Nous n’en sommes qu’aux prémisses de l’utilisation scientifique de cet outil, hydrologique ou sociologique.
Mais déjà il a pu commencer à jouer son rôle de mise en relation auprès des pouvoirs publics. Les contenus ont été présentés à certains responsables de l’administration (de manière anonymisée) suscitant un renforcement de la volonté d’apporter des solutions à la situation compliquée que vivent certain·e·s habitant·e·s dans ce fond de vallée. Et peut-être, est-ce l’un des éléments de notre FVLab explicatif - parmi d’autres - qui fait que l’on nous annonce une volonté de rencontre des Opérateurs de l’eau avec les habitant·e·s.
Des potentiels de co-productions futures, mais aussi de nouveaux problèmes à résoudre
Ce formulaire coproduit, augure donc de potentielles autres co-productions, mais déjà, de nouveaux problèmes surgissent. L’on s’accorde à dire que ce dispositif qui touche à la fois des aspects technique, sociaux et environnementaux doit être repensé. Il doit être plus robuste, plus ergonomique et permettre d’entrer des données à n’importe quelle date, plus nombreuses, etc. Le recueil d’informations et de témoignages doit pouvoir se prolonger sur plusieurs mois/années pour pouvoir renforcer son potentiel de diagnostic. C’est dire la quantité d’informations que l’outil doit pouvoir contenir ! Un groupe de travail des habitant·e·s les plus concerné·e·s se met en place pour plancher dessus (environ 10 personnes).
Vu le résultat, certains se mettent à penser qu’il pourrait servir bien au-delà de de la rue Gray. D’ailleurs plusieurs personnes venant de quartiers plus éloignés ont introduit leurs informations également via le formulaire. Bien d’autres vallées bruxelloises éprouvent des difficultés et pourraient bénéficier de ce dispositif qui pourrait devenir tout bonnement bruxellois ? On en reparlera.
Vu le résultat, certains se mettent à penser qu’il pourrait servir bien au-delà de de la rue Gray. D’ailleurs plusieurs personnes venant de quartiers plus éloignés ont introduit leurs informations également via le formulaire. Bien d’autres vallées bruxelloises éprouvent des difficultés et pourraient bénéficier de ce dispositif qui pourrait devenir tout bonnement bruxellois ? On en reparlera.
Enfin, certains imaginent encore qu’il ne faut pas se retrouver avec le même problème qu’avec FCS dont le développement n’a pu aboutir (voir plus haut). Et germe cette idée que le dispositif citoyen mis en place hors institutions publiques continue d’être géré citoyennement, tel un bien géré en commun.
Vers un droit à la co-production ?
Mais il est des questions à la fois éthiques et politiques qui se posent. Il faut pouvoir garantir que les informations recueillies restent anonymes et ne soient utilisées qu’à des fins de connaissance scientifique et technique. Certains poussent un peu plus loin le questionnement en se demandant ce qu’il sera fait de leurs données ? Quelle place pourront-ils prendre dans le co-diagnostic ? Dans les hypothèses posées ? Quelle transparence sera-t-il fait des études utilisant leurs données ? Quelle place à la discussion des résultats et de leurs conséquences ? Voilà quelques craintes sans doute légitimes vu que du diagnostic dépendront les solutions apportées. In fine, s’agissant de la question de risques, ce point ultra sensible n’ouvre-t-il pas un « droit à la co-production » ? A discuter.
Chloé Verlinden et Dominique Nalpas