Pour de Nouveaux Etats Généraux de l’Eau-Sol-Arbre-Paysage-Habiter

Editorial de Brusseau - Face aux multiples crises climatiques

Les épisodes caniculaires que nous vivons étaient prévus par les modèles scientifiques qui annoncent depuis longtemps la possibilité de ce type d’épisode. Le dérèglement climatique va toucher nos villes et campagnes toujours plus fortement. Nous en sommes au deuxième épisode caniculaire de l’année, alors que l’été commence à peine et qu’il pourrait bien s’en annoncer d’autres encore [1]. Et tous les modèles climatiques indiquent que cela va s’amplifier dans les années à venir. Nous vivons l’une des années les plus fraîches de la fin de nos vies. L’atmosphère terrestre s’est déjà réchauffée de 1,5 degrés depuis le début de l’ère industrielle et les 2 degrés sont en approche.

, par Boud Verbeiren, Dominique Nalpas, Patrick Panneels, Pierre Bernard

Cela n’empêche pas que c’est lors de la crise caniculaire que l’on lance le débat étriqué du faut-il des climatiseurs ou non ? Débat qui sera vite éclipsé dès que le dôme de chaleur se sera éloigné. Il en est de même pour les épisodes de sécheresse qui détruisent l’agriculture et la biodiversité Biodiversité et ou d’autres questions seront posées au moment critique. Et que dire des inondations ?

C’est lors de la crise caniculaire que l’on lance le débat étriqué du faut-il des climatiseurs ou non ?

Après la crise, retour au business as usual

Les crises apparaissent, affolent, puis disparaissent et… retour au business as usual. Toutes ces crises, allons-nous les vivre à répétition les unes après les autres sans autre vision intégratrice de ce qu’ensemble elles nous disent ? Allons nous, peuple d’habitant·e·s aux corps terrestres, subir leurs conséquences douloureuses - plus pour certains que d’autres d’ailleurs - en attendant que quelques expert·e·s dont nous ne nions pas les compétences mais disséminés dans des institutions en silo ou lasagnes nous trouvent des solutions, tel un service rendu ? Nous le voyons bien, la chose climatique n’est plus de l’ordre de l’expertise seule, mais de sociétés qui se pensent.

Nous le voyons bien, la chose climatique n’est plus de l’ordre de l’expert seul, mais de sociétés qui se pensent.

Parler de dérèglement climatique, c’est parler des émissions de carbone, ces molécules de CO2 toujours plus nombreuses dans notre atmosphère terrestre dont nous ne réussissons pas à réduire les émissions au niveau planétaire. L’enjeu est majeur et connu et l’on doit continuer d’agir pour réduire ces émissions de CO2, mais il nous faut renforcer nos capacités à agir.

L’autre molécule du climat : l’eau !

Il est une autre molécule aussi agissante, aussi capable de fluidité, mais moins volatile et pouvant trouver une phase liquide, terrestre donc, qui a un rôle à jouer tant sur le plan de l’atténuation que de l’adaptation au climat : l’eau. Elle joue un rôle aussi plus localisé mais toutefois structurel tout de même, agissant sur le dérèglement climatique au niveau des bassins versants, si on lui laisse vivre son cycle avec le vivant. Une nouvelle discipline de l’hydrologie Hydrologie Science se référant au cycle de l’eau sur Terre, c’est-à-dire aux échanges et aux flux entre l’atmosphère, la surface terrestre et son sous-sol. qualifiée de régénérative [2] propose de travailler à partir du triptyque eau-sol-arbre [3] dans des bassins versants que nous qualifions de solidaires.

L’eau agit sur le dérèglement climatique au niveau des bassins versants si on lui laisse vivre son cycle avec le vivant

Cela fait exactement 25 ans que la notion de Solidarité de bassin versant Bassin versant Ensemble de l’espace géographique à l’intérieur duquel les eaux pluviales s’écoulent vers un même exutoire. La limite de cet espace est défini par les points les plus élevés (crêtes) qui déterminent la direction d’écoulement. L’exutoire est généralement un cours d’eau situé en fond de vallée, mais à Bruxelles, où de nombreux ruisseaux ont été enterrés, il est souvent remplacé par un collecteur d’égout.  [4] existe. Certains d’entre nous l’ont évoquée lors de la crise du bassin d’orage de la place Flagey pour éviter les inondations. L’idée s’appuyait sur une idée du même acabit que celle que propose l’hydrologie régénérative - infiltrer l’eau et imprégner les sols, la faire s’évaporer par le végétal et renforcer la biodiversité, la ralentir pour lui donner de nouvelles trajectoires, etc. - en mettant en lien la diversité des acteur·ice·s de la vallée agissant collectivement. Ce qui avait été appelé dans la foulée de la solidarité de bassin versant, les Nouvelles Rivières Urbaines [5] , devenu aujourd’hui sous un vocable moins engageant (poétiquement parlant), la Gestion Intégrée de l’Eau de Pluie Gestion intégrée de l'eau de pluie  [6]. Au fond, rien de totalement nouveau sous le soleil accablant, donc, juste des lignes de fuite qui s’établissent, l’eau liée au sol, liée à l’arbre (et au vivant), au paysage, in fine au fait de cohabiter.

Pendant de longues années les bassins d’orage/tampon [7] ont fait oublier les bassins versants

Mais des bassins d’orage/tampons ont été construits (dont celui de la place Flagey) et l’on a oublié de continuer de penser aux bassins versants, au paysage. Pensant que le premier allait résoudre tous nos maux, l’on s’est permis de continuer d’imperméabiliser les sols sur les pentes des vallées. L’on s’est permis de ne pas prêter attention à la notion de dérèglement climatique qui s’annonçait. C’est l’effet rebond [8], bien connu par ailleurs. Sauf que le bassin d’orage/tampon n’a une fonction que sur la diminution du risque d’inondation Inondation À Bruxelles, où les sols ont été intensément imperméabilisés et où les eaux pluviales sont rejetées avec les eaux usées dans les canalisations souterraines, les inondations sont essentiellement liées aux débordements des égouts sous l’effet de l’afflux rapide d’une importante quantité d’eau de ruissellement. (et la réduction des surverses dans les exutoires), il garde une fonction essentielle, mais pas seul [9]. Aujourd’hui, à Flagey, par exemple, les inondations de l’été 2024 ont démontré que ce bassin d’orage n’est pas en capacité de gérer toutes les eaux qui ruissellent dans les rues, alors que, pendant de longues années, nous n’avons pas traité le cycle de l’eau-sol-arbre-paysage-cohabiter pourtant dans la vallée (ou si peu).

Aujourd’hui, à Flagey, par exemple, les inondations de l’été 2024 ont démontré que ce bassin d’orage n’est pas en capacité de gérer toutes les eaux qui ruissellent dans les rues, alors que, pendant de longues années, nous n’avons pas traité le cycle de l’eau-sol-arbre-paysage-cohabiter pourtant dans la vallée (ou si peu)

Il a fallu, en effet, presque 20 ans (depuis la crise Flagey) pour que le concept de GIEP devienne politique publique (depuis 2019 [10]. Mais cette politique est pour ainsi dire, peu, voire largement sous dotée. Elle n’est pas à la hauteur de la montée à l’échelle nécessaire pour résoudre, tant les problèmes d’inondation, que de sécheresse ou de pic caniculaire, et même de biodiversité, etc. Les communes sont exsangues et la Région ne semble pas vouloir orienter ses choix dans cette direction de manière volontaire.

Plus de 60 000 arbres abattus

Cela fait plus de 12 ans que certain·e·s d’entre nous se sont engagé·e·s à démontrer que cette question de cycle de l’eau dans la ville n’est pas qu’affaire d’experts, mais d’appropriation collective des questions [11].

Cela fait plus de 12 ans que certain·e·s d’entre nous se sont engagé·e·s à démontrer que cette question de cycle de l’eau dans la ville n’est pas qu’affaire d’experts, mais d’appropriation collective des questions

D’autres montrent que depuis de nombreuses années, ont été abattus plus de 60 000 arbres en RBC [12]. D’autres encore montrent que les zones humides de la plaine alluviale de la Senne sont nécessaires, etc., mais la bétonnisation court toujours [13]. Des études montrent que la ville ne cesse de s’imperméabiliser [14]]. Un moratoire temporaire de construction sur des zones (ou)vertes de plus de 0,5 ha [15] a été décrété pour prendre le temps de l’analyse du futur PRAS [16], mais il n’est pas suivi par les pouvoirs publics mêmes [17]… Et il est tant d’autres initiatives à de nombreuses échelles qui, ensemble, représentent eau-sol-arbre-paysage-cohabiter-climat (et même sous-sol [18] ou logement),... un art de l’habiter. Aujourd’hui, nous proposons de mener une action/réflexion commune afin de nous confronter aux enjeux majeurs de notre époque.

Refaire des Etats généraux sur une base sociale élargie

Nous affirmons que face aux enjeux climatiques, une gestion de l’eau et du paysage (urbain ou non), doivent être élaborées en commun : politiques et administrations publiques, société civile organisée, universitaires et experts techniques, habitant·e·s et pratiques de réseau, etc. Quinze ans après les Etats généraux de l’eau à Bruxelles qui avaient été appelés de manière inversée par la société civile (associations et universitaires) et non pas par les pouvoirs publics, nous appelons à de nouveaux États généraux inversés (appelés par une large base sociale) de l’eau, du sol (et sous-sol), de l’arbre (et du vivant), du paysage et du climat en RBC, et de l’Habiter.

Les compétences sont là, les potentiels sont à activer, à faire dialoguer.

Les compétences sont là, les potentiels sont à activer, à faire dialoguer. Ces questions environnementales sont certes des questions d’expertises mais ne sont également autres que des questions de milieu, c’est donc à toutes celles et ceux qui vivent dans ces milieux (les habitants humains et non humains) que doivent s’adresser ces questions. Ensemble, seulement ensemble, nous pouvons être en mesure de nous les adresser ! Nous affirmons que c’est aussi aux pouvoirs publics (bruxellois) au nom de l’intérêt général de soutenir une société dans toutes ses composantes (bruxelloises) qui se pense et se donne un sens en commun. Soyons vivants ensemble.

Ces questions environnementales sont certes des questions d’experts mais ne sont également autres que des questions de milieu, c’est donc à toutes celles et ceux qui vivent dans ces milieux (les habitants humains et non humains) que doivent s’adresser ces questions. Ensemble, seulement ensemble, nous pouvons être en mesure de nous les adresser !

Pierre Bernard - Architecte, Arkipel
Dominique Nalpas - Coordinateur, EGEB
Patrick Panneels - Directeur, Ecotechnic
Boud Verbeiren - Prof. Hydrologie Urbaine, Water & Climate, Vrije Universiteit Brussel (VUB)