Dakar Bruxelles Recension de la rencontre Dakar Bruxelles

Dans le cadre des Rencontres citoyennes de Fairville
qui ont eu lieu à Bruxelles-Ixelles, nous avions organisé une rencontre intitulée Dakar Bruxelles le 9 novembre à la Faculté d’architecture de l’ULB, mettant en lien des quartiers de Dakar à notre quartier du fond de vallée du Maelbeek, rue Gray. Une énorme drache s’est précipitée sur nos quartiers une heure avant le début de la réunion, occasionnant panne de tram et gros embouteillages. Nous n’étions pas si nombreux, du coup, dans la trop grande salle pour parler des inondations et de la manière dont des quartiers dans des mondes si différents pouvaient traiter de ce questions. Mais pour d’aucuns ce fut intéressant et des liens se créent entre Bruxelles et Dakar.

Mettre en lien, voire comparer des mondes aussi différents peut ressembler à une gageure. C’est toutefois ce que nous avons tenté de faire en présentant les choses de cette manière :

Deux fonds de vallées aux quartiers populaires
et une même question : comment éviter les inondations ?
Mais aussi deux situations aux différences marquées :
D’un côté, un quartier informel, sans cadastre, sans outil technique ou si peu, un État quasi absent, mais une économie distributive, une force auto-organisatrice, porteuse de communs et une capacité écologique ;
De l’autre côté, une grande quantité d’outils techniques dans une vieille ville moderne dense et cadastrée, une foule d’institutions publiques et une grande puissance redistributive, mais une atomisation des publics et un certain sentiment d’impuissance du citoyen.
Qu’apprendre de cette mise en dialogue et de cette vision en relief ?
Quelles voies de co-créativité pour diminuer les risques sociaux/environnementaux, pour renforcer la démocratie et la vie dans les quartiers ?
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Après une introduction de la soirée par Luisa Moretto (Centre de recherche LoUIsE-ULB, Magatte Diouf (urbaSen) présentera la situation de quartiers informels à Dakar, puis Dominique Napas (EGEB) présentera celle du quartier de la rue Gray à Ixelles. Les deux présentations sont suivies par un débat mené par Agnès Deboulet (CNRS).

Voir laprésentation de la soirée ci-dessous.

DAKAR

Dakar est une ville qui compte une forte population vivant sous le seuil de pauvreté. Mais certains quartiers plus précaires encore des communes de la banlieue (villes de Guédiawaye et Pikine) sont considérées comme sous-intégrées et sont qualifiés de « cités de tous les déséquilibres », occupées par des populations socialement défavorisées qui reflètent la trinité des « sans » : sans-travail, sans toit, sans ressources. Ces quartiers pour beaucoup informels aux habitats très diversifiés ont été construits dans des zones humides. Si l’accès à une eau potable de qualité n’y est pas mauvaise, par contre ces quartiers sont sujets aux inondations, ce qui s’est révélé spécifiquement dès 2009 après plusieurs années de sécheresse.

Mais ce qui est spectaculaire, c’est la manière dont les populations qui y vivent s’organisent pour tenter de trouver des solutions dans des communes où l’institution publique est largement déficitaire. Cela n’empêche pas en effet les habitant·e·s de participer largement à la production de leur ville. Ils ou elles n’attendent pas qu’il y soient invité·e·s, puisqu’ils ou elles en sont les premier·er·ère·s promoteur·rice·s. A partir d’ici nous emploierons essentiellement le féminin, car il faut bien le dire se sont essentiellement les femmes de la Fédération des Habitants du Sénégal qui en sont les premières instigatrices.

Tout démarre avec la mise en place par des groupes de femmes d’un fonds rotatif d’un financement alternatif de l’habitat. Si des tontines gérées traditionnellement par les femmes sont courantes en Afrique d’une manière générale, permettant d’offrir des microcrédits à des projets économiques destinés également aux femmes, ce fonds rotatif offre une particularité extraordinaire qui est celui de soutenir des projets à caractère collectif de développement de quartier et notamment de soutenir l’expertise technique qui permet aux habitantes de participer aux projets urbains qui les concernent.
Le mécanisme de ce fonds dont l’objectif premier n’est pas de produire du dividende à des actionnaires est complexe dans son élaboration.

Ce fonds offre la particularité de se régénérer dans une dynamique circulaire de don et de contre don dont le mécanisme technique précis et éminemment complexe qui se fonde sur la confiance et qui fonde cette dernière ne peut être décrit ici avec précision. Si néanmoins il est également soutenu par des fonds publics externes, ce sont les activatrices de ce fonds et les bénéficiaires (qui le sont tour à tour) qui le co-gèrent et qui participent à la décision quant à l’affectation de ces fonds pour leurs quartiers.

S’il ne s’agit pas d’autonomie pure, il est clair tout de même que ces femmes très organisées conservent une bonne part de souveraineté. Ce sont elles dès lors qui financent majoritairement l’expertise technique endogène pour trouver des solutions aux problèmes de logement et d’inondation qui les concernent. L’expertise technique ne se pose pas en surplomb de leurs vies, elle s’adapte aux modes de vies des habitantes dans une démarche de co-définition/co-création. La co-création se trouve à la racine du projet de ces quartiers pourtant paupérisés de Dakar.

BRUXELLES

Un court historique de ce quartier en fond de vallée est présenté dont nous ne ferons pas le détail. On se rappellera toutefois que c’est dès lors que le ruisseau perdait ses fonctions productives vivrières passées (il perdait toute valeur) que l’intérêt pour son existence disparaissait aussi. Le ruisseau devenant dépotoir et réceptacle des déchets d’une industrialisation commençante et porteur de miasmes, il a inauguré à Bruxelles sous les appels de l’hygiénisme le principe technique de grande envergure de recouvrement des rivières pour en faire des collecteurs d’égout et donc leur disparition du paysage. D’autant plus masqué du regard que l’urbanisme galopant du XIXème mettait directement à profit cet espace gagné en surface pour créer des voies de communication. L’écologie des cycles de l’eau disparaissait au sein de l’urbain.

Les habitants les plus pauvres sont restés dans le fond de vallée. Avec l’imperméabilisation des sols, la densification des quartiers ainsi que l’extension du tout à l’égout, c’est aussi dans le fond des vallées que les inondations se sont faites de plus en plus nombreuses. Ce quartier un peu délaissé a failli être complètement détruit dans les années 70 par la construction d’une autoroute urbaine. Celle-ci n’a pas pu se faire et ce n’est que tardivement que des projets de réaménagement ont pris corps, comme notamment l’élargissement du collecteur. Mais des inondations ont continué. Pour y remédier, la proposition étudiée par les ingénieurs, fin du siècle dernier, était la construction d’un bassin d’orage qui n’était autre qu’un nouvel agrandissement de l’égout. Malgré la contestation par rapport à cette approche technocratique le bassin d’orage a été construit, et ce type de proche se renforçait encore en ne changeant pas le paradigme, de manière de faire.

Aujourd’hui, des inondations de caves se font encore jour et lors de l’été 2021, les appels à l’aide se sont multipliés… Pour venir en aide aux habitants de la rue, différentes associations se sont retrouvées au sein de la plate-forme Délier les fils de l’eau. Une petite enquête a pu montrer que les habitants pouvaient souffrir de différents types d’inondation : de retour d’égout, de remontée de nappe phréatique, autres. On note également des problèmes de santé qui peuvent être corrélés à ces problèmes d’eau dans les caves. Tout cela vient se cumuler avec des questions d’ordre social. Une lettre a été envoyée aux opérateurs de l’eau afin de leur proposer de créer un diagnostic en commun. Mais près d’un an après l’envoi de ce courrier, aucune réponse officielle n’est encore apportée. Certain·e·s habitant·e·s se sentent abandonné·e·s, un sentiment de dépossession et d’impuissance.

Tout se passe comme si nous assistions à l’exact inverse de ce qui se passe à Dakar. Comment co-construire un diagnostic et des propositions de solution dans une telle situation ? Comment créer les conditions qui permettent une ressaisie des habitant·e·s afin qu’il puissent reprendre en main leur devenir.

DISCUSSION

Il est évident que les conditions ne sont pas comparables entre nos situations de Dakar et de Bruxelles et l’on aurait envie de dire, à la lumière des deux narrations qu’il y a radicalité d’opposition en toute chose…

La manière de construire nos villes modernes centrées sur l’expertise technocratique, décalée des potentiels d’action citoyenne, se détachant depuis près de deux siècles des savoirs vernaculaires (s’opposant même au sens commun) au profit de l’intérêt général. L’individu est renvoyé à sa solitude et à une sorte d’impuissance. Avec la rue Gray, il s’agit sans doute d’un cas limite qui pourtant n’est que la suite d’une évolution historique.

A Dakar, c’est par la force de la communauté qu’un rapport plus égalitaire s’installe d’emblée avec les pouvoirs publics. Il y a beaucoup à dire à cet égard, car ce qu’ils établissent là, c’est un agencement commun, communauté / pouvoir public, où situation singulière / intérêt général.

Ce que l’on pourrait souhaiter aux ami·e·s de Dakar - car ils nous le demandent - c’est qu’ils et elles ne se laissent pas déposséder de leur capacité à agir soit en se “vendant” au marché, soit en abdiquant face à l’idée d’un intérêt général qui ferait perdre le sens des singularités et des situations concrètes.

Ce que l’on pourrait souhaiter à Ixelles et dans nos villes modernes, c’est que l’on puisse trouver les ressorts créatifs pour une ressaisie citoyenne par des formes collectives et communautaires de l’action sociale qui puisse venir appuyer, compléter par des réseaux d’entraide, l’action institutionnelle. N’est ce pas là une belle recherche ?