Trouver la clé d’une symphonie aux accords potentiels Ou les coulisses de la co-création à Fairville

Au cœur d’Ixelles (Bruxelles), les 7 et 8 novembre 2023, la Faculté d’Architecture La Cambre Horta de l’ULB et le quartier de la rue Gray ont accueilli un événement enrichissant et inspirant : l’ Open Citizen Meeting( Plateforme Citoyenne pour l’Egalité et la Démocratie urbaine). Organisée par les EGEB, l’ULB et le CNRS dans le cadre du projet de recherche-action Fairville, plus de quarante participant·e·s venant d’Europe et d’Afrique se sont rassemblés autour de ce thème central, "Explorer les inégalités ensemble", soulignant l’urgence de comprendre ces inégalités qui se jouent en Europe et ailleurs et d’apprendre comment faire face aux défis urbains et démocratiques que ces inégalités génèrent de manière co-créative.

La rencontre de Bruxelles est la première de ce réseau réunissant chercheurs académiques, professionnels de l’action sociale, responsables d’administration, bénévoles activistes et habitant·es des quartiers impliqués dans ce projet de recherche-action. La gageure n’est pas tant de réunir ces personnes venant de réalités géographiques sociales et politiques si différentes les unes des autres que de se donner les capacités d’une compréhension mutuelle et surtout de se donner des cadres d’analyses communs. Tel aura sans doute été l’enjeu spécifique de ces premières rencontres.

De quelles inégalités parlons-nous ?

Mais de quelles inégalités parlons-nous ? Il y a les inégalités liées aux risques environnementaux qui touchent certaines populations plus que d’autres tels les inondations, les pollutions diverses, de l’eau et de l’air, etc. Nous envisageons ensuite les inégalités liées à l’accès au logement ou à un logement de qualité. Enfin, nous identifions les inégalités face au droit à définir son environnement, d’une manière générale face aux enjeux démocratiques où l’on voit avec crainte un éloignement entre citoyen·ne·s et politiques.

Il est évident que ces trois formes d’inégalités urbaines s’entremêlent, mais chaque situation rencontrée est dominée par telle ou telle forme d’inégalité. Toutes rencontrent une problématique générale de l’”habiter en dignité”. C’est largement la position qu’adoptent les habitant·e·ses du Sénégal ou de Marseille.

Inégalités face aux risques environnementaux

Quatre des situations problématiques du réseau Fairville (Dakar, Bruxelles, Giza (Egypte), la région Attique de l’Ouest (Grèce)) sont confrontées à des problématiques de risques liées à des questions environnementales telles que la gestion des déchets, des inondations, la qualité de l’air, etc.. Dans chacun des cas, la résolution de ces problèmes urbains passe par une approche de choix techniques qui ne sont jamais neutres : ils influencent la façon dont nous vivons ensemble, la capacité collective à prendre des décisions et donc le potentiel démocratique des sociétés. Ces choix techniques de plus ou moins haute intensité permettent plus ou moins de co-production.

La problématique apparaît avec une grande clarté autour des inondations. Les solutions techniques adoptées dans certains quartiers informels de Dakar avec la Fédération sénégalaise des Habitants (FSH) où l’institution publique est faible ont amené les habitant·e·s à se placer au centre des solutions avec des choix techniques dits endogènes. Ces habitant·e·s sont d’autant plus la maîtrise que ce sont eux / elles (90% des participant·e·s aux tontines sont des femmes !) qui financent par des fonds qu’iels gèrent eux-mêmes ces choix techniques intégrés au sein d’une forme communautaire de l’habiter. Cela en fait une situation parfaitement inversée par rapport à la situation bruxelloise ou près de deux siècles de technocratie rendent quasi impuissant·e·s les citoyen·n·e·s face à la résolution de leurs problèmes.

Les multiples questions environnementales qui se posent à West Attica sont liées au fait que cette région est comme l’arrière-cour d’Athènes recevant ce que la grande capitale veut cacher en termes de gestion de l’eau, des déchets, etc. Les problèmes auxquels sont confrontés les habitant·e·s de cette région au développement urbain parfois assez informel, sont très nombreux et nécessitent de cartographier problèmes et solutions à grande échelle. Sans organisation intermédiaire comme Common/Space il serait bien difficile d’y arriver.

Inégalités face à l’accès au logement

Pour ce qui est des questions liées au logement, les expériences présentées par Marseille et Paris offrent de nombreux enseignements sur les manières dont se met en place la cocréation. Dans les cas présentés, les crises, telles que l’effondrement d’immeubles en 2018 à Marseille ou les expulsions à Paris, souvent déclencheurs de bouleversements sociaux, jouent un rôle crucial dans la mise en place de coproduction et la transformation des politiques de logement. Les collectifs engagés comme Un Centre Ville Pour Tous et CHO3, qui ont émergé aux côtés des personnes expulsées (et/ou victimes d’autres injustices liées au logement) démontrent comment ces moments de crise peuvent être des catalyseurs pour la mobilisation massive d’habitant·e·s. Comme l’indique un des participants : “Lors des crises, la mobilisation se fait naturellement”. CHO3, en particulier, incarne le concept de "démocratie d’interpellation", mettant en lumière la capacité des mouvements sociaux à influencer les politiques publiques en faveur de logements dignes. À la suite des actions de mobilisation importantes, ces associations (d’ailleurs entièrement bénévoles et indépendantes - elles sont financées par des dons) sont désormais considérées comme des interlocuteurs privilégiés par les autorités, et elles exercent une influence significative dans les processus décisionnels liés à l’aménagement urbain. Dans des contextes similaires de mobilisation collective, l’association Appuii, à travers l’approche d’un dialogue avec l’autorité plutôt qu’une confrontation, explore différentes tactiques et stratégies pour concilier revitalisation urbaine et préservation des communautés et intérêts locaux.

Inégalité et fossé démocratique

Plusieurs situations (Londres, Calarasi) se sont plutôt inscrites dans les lacunes démocratiques perçues avec de plus en plus d’acuité dans les quartiers et villes, le désenchantement démocratique et la distance croissante des habitants par rapport aux institutions et aux processus de la démocratie représentative. Dans le contexte de la menace de fermeture du marché alimentaire à Newham (Londres), présenté parJust Space, de nombreux défis cités font écho aux présentations précédentes : des habitant·e·s se sentant délaissé·e·s par les autorités, leurs intérêts non pris en considération,... Pourtant, la frustration et l’urgence génèrent une énergie collective. Ces marchés de rue mis en péril par la pression foncière et la gentrification ne se limitent en effet pas à la simple fourniture de denrées alimentaires, mais jouent un rôle crucial, communautaire et social, bien au-delà de cette fonction, surtout pour la vaste communauté bengalie présente. Une conférence, initiée par le bas, avec les commerçants, mais aussi un apport académique significatif, a été le catalyseur d’un mouvement collectif et d’une campagne qui dénonce les impacts potentiels de la disparition de ce lieu. Malgré les nombreux efforts collectifs, l’indifférence persistante des autorités semble cependant décourager les amis du Queen’s Market - un sentiment qui revient également dans d’autres témoignages et discussions.

Les questions de l’engagement

Si l’un des enjeux de ces rencontres était la découverte des diverses situations de recherche, situations engageant les territoires et les agencement collectifs, l’un des enjeux était également d’explorer un rapport plus individuel à l’action. Qu’est ce qui fait que nous nous engageons et quelles sont les modalités de cet engagement. Ou inversément, quelles sont les barrières et les obstacles empêchant cet engagement (notamment, parmi des publics plus vulnérables) ? Différents défis ont donc été identifiés durant cette session : tout d’abord, une condition essentielle est de créer des conditions matérielles pour toutes et tous, qui permette un engagement. “On ne part pas à la bataille le ventre vide”. L’importance de la solidarité et de répondre à des besoins concrets avant tout, a donc beaucoup été mise en avant parmi les acteurs de terrain de Marseille. Comment mettre à disposition des ressources à celles et ceux qui sont plus vulnérables ? Parmi les exemples les plus inspirants on retrouve à nouveau les tontines de la FSH, la caisse de solidarité et la cantine de CHO3 et d’autres.

Bien qu’initialement conçues pour répondre à des besoins fondamentaux, ces initiatives ont évolué pour devenir de véritables catalyseurs d’émancipation, même politique. Également cruciale est la question des alliances ou des coalitions, qui sont nécessairement multi-acteurs et multi-niveaux avec, non seulement, des habitant.e.s, mais aussi d’autres acteurs intermédiaires et finalement les institutions. Fatima de Marseille évoque d’ailleurs comment l’engagement / l’activisme institutionnel est possible et nécessaire. Finalement, pour permettre l’engagement de chacun.e, il faut encourager les personnes invisibles à s’exprimer. Mohammed évoque à propos des savoirs d’usages “les habitants comprennent et savent se faire comprendre (...) mais il faut leur donner la place”.

Conclusions : et la cocréativité dans tout cela ?

Deux mois après cette rencontre, les récits vifs qui ont été exprimés résonnent encore et des parallèles entre contextes se dessinent de plus en plus clairement. Des rues inondées de Dakar aux mouvements tels que CHO3 à Marseille, du marché de Londres aux bord du Nil à Giza, chaque situation compose différemment nos marges de manœuvre en tant que collectifs et notre capacité à entrer en cocréation. Entre défis techniques, sociaux, politiques, conflictualité ou opposition affirmée ; entre acteurs divers, épuisement des uns et indisponibilité des autres, intérêts divergents, fragmentation des rôles et des compétences,... le passage va être étroit pour trouver les formes créatives de dépassement des blocages.

C’est pourquoi la recherche de solutions ne doit pas seulement être créative, c’est-à-dire, appelant des solutions encore inconnues, elle doit être aussi co-créative, exigeant des personnes impliquées une volonté de se laisser transformer. Les divergences entre les acteurs peuvent créer des partitions parfois si chaotiques qu’elles seront discordantes. Mais si chacun apporte son expertise dans une égalité épistémique, son talent se prêtant réellement au jeu collectif de manière intelligente - c’est-à-dire sachant intégrer le point de vue de l’autre, problématiser les situations, accepter la controverse voire le conflit -, cela donne des chances à la composition de trouver des accents d’harmonie. Nous n’en sommes qu’en début de portée et nous ne sommes pas encore sûr·e·s de composer la bonne œuvre, mais l’ambiance des rencontres était joyeuse et bienveillante, et cela est déjà une bonne clé.

Chloé Verlinden et Dominique Nalpas