Au départ, il y eut l’idée, comme suite aux Cafés des savoirs de la vallée du Molenbeek, de créer ensemble une balade dans la vallée, comme occasion pour en effectuer une exploration sensible, en prenant pour balises ce qui avait été glané et cartographié, de façon un peu disparate au cours de ces Cafés des savoirs. Lors de ces rencontres, nous avions proposé, comme guide à l’expression des savoirs, des catégories fort « classiques », entre savoirs liés à l’eau - à l’hydrographie, à l’hydrologie -, ceux liés à la biodiversité et aux cycles du vivant (reprenant l’agriculture urbaine sous ses divers aspects), à l’histoire locale, au patrimoine, etc.
Des bouts de savoirs aux couches cartographiques
Après avoir analysé tous ces « bouts de savoirs » sur base d’un regard de paysagiste, nous en avons tiré quelques catégories plus conceptuelles. Moins évidentes dans un premier temps, mais sans doute… plus inspirantes.
Nous y revenons. D’autre part, nous avons réuni une documentation cartographique. L’idée étant d’inviter les participant-es à comparer des couches cartographiques diverses (relatives à la géologie, à la planification urbaine, à l’hydrographie, etc.), et aussi des cartes historiques ; la patrimoine cartographique ancien dont nous disposons en Région bruxelloise - les premiers documents remontent au XVIe s. - constitue un véritable roman cartographique potentiel, qui raconte comment un territoire évolue, se transforme – ou plutôt comment les communautés humaines transforment (ou préservent) le territoire où elles vivent.
Et voici quelques impressions, souvenirs, informations… ressortant de ce processus ; nous vous les proposons en suivant les catégories conceptuelles qui se sont révélées à nous :
Balade et glanage
Toute cette matière a été proposée lors de deux ateliers, qui nous ont permis de la tester et surtout ont donné aux participant·e·s l’opportunité d’enrichir encore une connaissance en construction. Les ateliers ont abouti à la production d’un itinéraire pour une exploration d’une partie de la vallée du Molenbeek, exploration qui s’est également déroulée en deux après-midis. Partagés entre glanages d’éléments végétaux ou autres, échanges à propos du paysage qui se découvrait à nous ou que nous longions, ou traversions, temps d’exploration en solo avec une attention aux ressentis (qu’est-ce que je vois, j’entends, je sens…), rencontre avec l’un ou l’autre acteur de la vallée (berger urbain, arboriculteur)… Chacun-e avait reçu son carnet de notes et de croquis. Le présent article est d’ailleurs émaillé de quelques croquis pris sur le vif par les participant-es.
Impressions catégorielles
Et voici quelques impressions, souvenirs, informations… ressortant de ce processus. Nous vous les proposons en suivant les catégories conceptuelles qui se sont révélées à nous.
Les expériences géographiques
On parle ici de repères, ceux qui permettaient à nos aïeules et aïeux de s’orienter(arbres témoins), ceux qui nous permettent de nous orienter, et qui, sans surprise, se retrouvent souvent sur les lignes de crête des vallées.
Certains repères anciens persistent bien que devenus peu visibles, tels le Kasterlinde, vieux tilleul, qui, sur le point haut de Berchem-Sainte-Agathe, marque la limite entre trois communes. D’autres (la Basilique de Koekelberg) échappent difficilement à notre attention.
Nous avons aussi pu interroger les limites, tout ce qui, dans la vallée, crée des barrières physiques (difficile à passer quand on est piéton, cycliste, voire quand on utilise un mode de transport motorisé). Les limites sont aussi politiques et mentales. Ainsi passer la frontière de la région n’est pas difficile, mais, c’est passer quand même ailleurs, dans un autre territoire, marqué par d’autres modes de gestion…
C’est aussi interroger l’espace, et le temps… Du haut du promontoire qui domine le Zavelenberg, nous avons tenté d’esquisser une ligne du temps… Mais jusqu’où remontrer ? Les éléments architecturaux qui se présentent à nous ne nous renvoient pas au-delà de la fin du XIXe s. Le relief, lui, l’évasement de la vallée bien perceptible à cet endroit, renvoie vers des temps immémoriaux. Il y a aussi des éléments trompeurs. La butte elle-même, qui a pu être considérée comme un tumulus romain, et serait en fait « juste » une sorte de terril, un monticule de résidus de l’exploitation de carrières (vieille de quelques siècles quand même).
Les repères, c’est aussi les traces dans le tissu urbain de l’ancien parcellaire rural, la disparition ou transformation d’éléments du paysage (les haies) ou encore le rapport entre bâti et végétation.
Les pratiques territoriales et les dynamiques écologiques
Les savoir-faire, expériences, pratiques qui concourent à la fertilité, au potager, au verger. On peut aussi parler de dynamiques écologiques dans un sens large, de mouvements et et d’actions, de leurs dimensions écologiques et sociales.
Les ressources et les rebuts
Nous avons aussi traité des ressources et des rebuts. Les rebuts dont on ne sait quoi faire, mais dont qu’on ne peut ignorer. Au cours des cafés des savoirs, des pollutions du Molenbeek ont été signalées. Mais il y a aussi le composts de quartier, qui, au moins, eux, favorisent la restauration des cycles naturels, la re-transformation de rebuts, de déchets, en ressources… d’azote, de carbone, bref de tout ce dont un compost a besoin pour mûrir afin d’ensuite fertiliser le sols au potager.
Les modes d’organisation
La constellation de potagers collectifs, projets de maraîchage, initiatives citoyennes… que l’on a repéré dans la vallée, au cours des cafés de savoirs pose aussi la question des communs anciens et nouveaux. La mémoire locale a gardé la traces des prés communs que les villageois de Ganshoren ont géré pendant des siècles ; la gestion en commun, avec ses complexités est aujourd’hui expérimentée en tous ces lieux nouveaux.
Les cosmologies locales
Entre le sacré et le profane, on a évoqué, lors des cafés des savoirs, quelques sources qui ont gardé une place dans les mémoires locales, souvent consacrées à des saint-es du calendrier chrétien, Sainte Agathe ou Sainte Anne (respectivement marquées par une potale et une chapelle). Sous le mode de la plaisanterie, un participant aux cafés des savoirs rappelait que « Nekker », que l’on retrouve dans « Nekkerdal » ancien lieu-dit et nom du Gemeenschapscentrum de Laeken, renvoie aux ondin-es, esprits des eaux souvent considérés comme malveillants. Car l’humain, souvent, au cours de son histoire, a eu peur du sauvage et a tendu à symboliser cette peur par des êtres fantasmés ?
Sous un mode plus plaisant, le collectif portant le projet « la Marelle » a proposé de placer des nichoirs à martinets sur les murs de l’église Saint-Martin à Ganshoren.
Nous en revenons aux arbres, hautement symboliques, objets aux aussi de cultes ancestraux. Une participant-e a relaté une initiative à laquelle elle avait pris part, traitant de deux arbres, le chêne et le dattier, le premier hautement symbolique dans nos cultures, le second hautement symbolique dans les cultures du bassin méditerranéen, lieu d’origine familiale de nombre de bruxellois-es.
Une esquisse qui demande qu’à être prolongée
L’exploration s’est clôturée à l’été 2024. Reprendra-t-elle un jour ?
Michel Bastin