L’enquête sociale rue Gray et alentours

Réalisée dans le cadre du projet de recherche-action Fairville

Les quartiers situés dans les fonds de vallée sont a priori plus exposés aux risques d’inondation Inondation À Bruxelles, où les sols ont été intensément imperméabilisés et où les eaux pluviales sont rejetées avec les eaux usées dans les canalisations souterraines, les inondations sont essentiellement liées aux débordements des égouts sous l’effet de l’afflux rapide d’une importante quantité d’eau de ruissellement. que ceux situés sur les pentes des vallées. Ils constituent d’ailleurs des axes privilégiés d’écoulement et de convergence des eaux de ruissellement, ainsi que le lieu d’implantation de nombreux collecteurs d’eaux usées Eaux usées Eaux polluées par l’activité humaine domestique (cuisine, douche, toilettes) ou industrielle. susceptibles de provoquer des refoulements en cas de fortes pluies (Bruxelles Environnement, 2025). Cependant, tous les fonds de vallée ne sont pas exposés de manière égale aux risques. Un fond de vallée étroit, drainant des surfaces fortement imperméabilisées dans l’ensemble du bassin versant Bassin versant Ensemble de l’espace géographique à l’intérieur duquel les eaux pluviales s’écoulent vers un même exutoire. La limite de cet espace est défini par les points les plus élevés (crêtes) qui déterminent la direction d’écoulement. L’exutoire est généralement un cours d’eau situé en fond de vallée, mais à Bruxelles, où de nombreux ruisseaux ont été enterrés, il est souvent remplacé par un collecteur d’égout. , comme celui du Maelbeek où se situe la rue Gray, se trouve dans une zone d’aléa plus élevée (ibid.).

, par Loukia Batsi

La situation socio-économique des habitants du quartier contribue également à leur vulnérabilité face aux risques d’inondation Inondation À Bruxelles, où les sols ont été intensément imperméabilisés et où les eaux pluviales sont rejetées avec les eaux usées dans les canalisations souterraines, les inondations sont essentiellement liées aux débordements des égouts sous l’effet de l’afflux rapide d’une importante quantité d’eau de ruissellement. . La rue Gray, en particulier, illustre des inégalités structurelles situées à l’intersection des risques environnementaux, du logement et de la vulnérabilité sociale.
Ixelles présente le niveau d’inégalités de revenus le plus élevé de la Région de Bruxelles-Capitale (IBSA, 2023), inégalités qui se manifestent de manière spatiale. La zone de la rue Gray (Flagey–Malibran), à côté des quartiers situés au nord et au nord-ouest de la commune, présente ainsi des revenus moyens inférieurs à ceux du triangle Brugmann–Lepoutre–Châtelain et de la partie sud de la commune.

La rue Gray, en particulier, illustre des inégalités structurelles situées à l’intersection des risques environnementaux, du logement et de la vulnérabilité sociale

Dans ce contexte, la capacité des ménages à mettre en œuvre des mesures de protection contre les inondations au niveau de leur logement demeure fortement inégale. Les coûts de ces adaptations étant généralement à la charge des propriétaires privés, l’accès aux dispositifs de protection dépend largement des ressources financières individuelles. Or, aucune entité publique ne fournit actuellement un soutien structurel et généralisé dans ce domaine. La Ville de Bruxelles propose bien des subsides pour certains travaux de protection contre les inondations au niveau des habitations, mais cette initiative municipale isolée reste peu diffusée et laisse les adaptations fragmentées, dépendantes à la fois de la capacité financière des ménages et de la volonté politique locale. À ce jour, la commune d’Ixelles ne propose pas encore de dispositif similaire.

L’accès à l’assurance est compliqué

Ces inégalités d’adaptation se répercutent également sur l’accès à l’assurance. Les habitations situées dans des zones ayant connu de nombreux sinistres liés aux inondations sont souvent associées à des primes d’assurance plus élevées. À l’inverse, les propriétés dotées de mesures de résistance aux inondations peuvent bénéficier de primes plus faibles que des habitations similaires qui n’en disposent pas (Assuralia). Ainsi, la capacité d’investir dans l’adaptation du logement conditionne non seulement l’exposition aux dommages, mais aussi l’accès à des conditions d’assurance plus favorables.

Pour les locataires, y compris les locataires de logements communaux à caractère social, la protection contre les inondations dépend largement des propriétaires

Pour les locataires, y compris les locataires de logements communaux à caractère social, la protection contre les inondations dépend largement des propriétaires, qui peuvent être réticents ou incapables d’investir dans des mesures d’adaptation, en particulier lorsqu’ils anticipent un faible retour sur investissement. Cela place les locataires dans une position structurellement vulnérable, surtout lorsqu’ils ne disposent ni des moyens ni de la légitimité nécessaires pour exiger des améliorations et/ou de la capacité financière de déménager.

Des inégalités à plus large échelle

Cette situation s’inscrit dans des inégalités plus larges liées au logement à Bruxelles, où les quartiers populaires sont confrontés à une double dynamique : ils sont à la fois disproportionnellement situés dans des zones exposées aux inondations et caractérisés par des habitations plus vulnérables, tout en étant de plus en plus soumis à des pressions accrues du marché immobilier et à la hausse des coûts du logement.

Entre 2011 et 2021, les prix médians de vente, corrigés de l’inflation, ont augmenté nettement plus à Ixelles que dans l’ensemble de la Région de Bruxelles-Capitale

Quelques statistiques importantes, issues de l’Institut Bruxellois de Statistique et d’Analyse (IBSA, 2023), contextualisent les difficultés liées à l’accès à un logement digne et abordable à l’échelle de la commune. Les prix de l’immobilier à Ixelles ont fortement augmenté au cours de la dernière décennie. Entre 2011 et 2021, les prix médians de vente, corrigés de l’inflation, ont augmenté nettement plus à Ixelles que dans l’ensemble de la Région de Bruxelles-Capitale. Les prix des maisons ont augmenté de 44 % et ceux des appartements de 32 % dans la commune, contre respectivement 18 % et 22 % à l’échelle régionale. Par ailleurs, l’augmentation des coûts du logement privé n’est pas compensée par l’offre de logements sociaux, qui reste deux fois moins importante que la moyenne régionale. En conséquence, l’accès au logement et le maintien dans celui-ci deviennent de plus en plus difficiles pour les ménages à faibles revenus.

Le nombre de logements sociaux à Ixelles (3,1 pour 100 ménages) est plus de deux fois inférieur à la moyenne de la Région de Bruxelles-Capitale

À Ixelles, seuls 26 à 27 % des logements sont occupés par leurs propriétaires, contre 49 à 53 % dans certaines communes où la proportion de propriétaires occupants se rapproche, voire dépasse, celle des locataires (Census 2021 ; IBSA). De plus, rapporté au nombre de ménages, le nombre de logements sociaux à Ixelles (3,1 pour 100 ménages) est plus de deux fois inférieur à la moyenne de la Région de Bruxelles-Capitale (7,2 pour 100 ménages). Au-delà des logements sociaux stricto sensu, il existe d’autres formes de « logements à finalité sociale », incluant notamment des logements publics pouvant avoir un caractère social (comme les logements communaux). À Ixelles, on compte 609 logements de ce type, dont certains sont situés rue Gray. Il convient toutefois de noter que, de manière générale, une partie de ces logements est louée à des prix proches de ceux du marché privé.

La question des locataires

À ces difficultés s’ajoutent ce que révèlent les résultats des entretiens menés dans le cadre du projet Fairville avec des locataires de logements communaux situés rue Gray , à savoir un déficit structurel de représentation et de responsabilité institutionnelle. On observe ainsi une absence marquée de mécanismes d’organisation des locataires et de circulation de l’information les concernant. Il n’existe pas de structures de rencontre, formelles ou informelles, à travers lesquelles les locataires pourraient exprimer des préoccupations communes ou formuler des revendications collectives. Plusieurs logements communaux de la rue se présentent sous la forme de maisons dispersées ou isolées, ce qui limite davantage les possibilités d’interaction entre résidents. Les problèmes liés au logement sont donc largement individualisés et les locataires demeurent isolés.

Les problèmes liés au logement sont donc largement individualisés et les locataires demeurent isolés.

Le propriétaire dispose d’un service d’information accessible lors de permanences pour toute question liée à l’état des logements. Toutefois, comme l’ont montré les entretiens, ce service reste méconnu de certains locataires.

Le cas des locataires des des maisons communales

Par ailleurs, d’importantes asymétries de communication caractérisent la relation entre les locataires des maisons communales et le propriétaire. Bien que des études diagnostiques soient menées périodiquement par le propriétaire afin d’établir un inventaire de l’état des logements, les locataires ne sont pas systématiquement informés de leurs résultats. Dans certains cas, des appartements ont été évacués sans qu’une communication globale ne soit adressée aux autres habitant·e·s concernant la situation générale des immeubles. Ce manque d’information renforce l’incertitude et l’insécurité parmi les locataires. À cet égard, les entretiens ont révélé des doutes chez certains locataires, qui ont indiqué s’abstenir de demander des améliorations, malgré des conditions de logement fortement dégradées par l’humidité, la présence de moisissures et des inondations récurrentes, par crainte d’une expulsion ou d’un relogement.

Une enquête porte-à-porte menée en collaboration avec le CSBSE indique que de nombreux résidents des logements communaux de la rue Gray subissent des inondations récurrentes, dont la plupart ont toutefois refusé de fournir un témoignage formel lorsqu’ils y ont été invités. Ces résultats rejoignent ceux d’enquêtes sociales précédemment menées par des associations locales dans le quartier, qui mettent en évidence un sentiment élevé d’impuissance et de fatigue parmi les habitants. Confrontés à un manque de réactivité des autorités publiques, ceux-ci ont progressivement perdu confiance dans les institutions.

« On va vers le propriétaire qui nous répond, et on a un résultat positif par après. C’est ça le monde idéal. »
Habitant locataire des maisons communales de la Rue Gray

L’enquête sociale menée dans le cadre de Fairville a permis de mettre en évidence les différents enjeux auxquels sont confrontés les habitants de la rue Gray, y compris les conséquences directes que ces enjeux entraînent pour ceux qui doivent vivre avec le problème. Être résilient dans ce cas dépasse largement le simple désagrément causé par un dysfonctionnement technique : cela affecte la santé physique et psychologique des habitants — propriétaires comme locataires — ainsi que leur qualité de vie.

Les risques sanitaires

Au cas d’inondation, les habitants sont exposés à des eaux polluées et à des agents pathogènes, ce qui accroît les risques sanitaires. Les refoulements d’égout laissent dans les caves des habitations des boues et/ou de l’eau, pouvant contenir des excréments, des rats, des carcasses d’animaux ou encore des traces de sang. Les délais d’intervention pour la évacuation des eaux sont souvent longs, ce qui entraîne leur stagnation prolongée, avec des conséquences sur la santé physique et psychologique des habitants. Les fortes odeurs d’égout provoquent des nausées, et l’humidité constante aggrave les problèmes respiratoires. La dégradation continue des conditions de logement accentue le stress et la détresse des habitants.

L’objectif de ce rapport n’est pas d’analyser en profondeur les enjeux sanitaires dans les habitations affectées par les inondations, des questions qui, d’ailleurs, nécessitent des études à l’échelle régionale. Néanmoins, leur mention, même succincte, permet de dresser une vision globale du problème, qui présente des dimensions à la fois sociales, techniques et spatiales, et, par extension, d’orienter la formulation de solutions intégrant également les aspects liés à l’individualisation et à l’isolement social.

“Ma copine a des problèmes d’asthme, mais c’est vrai que là, elle s’est amplifiée de manière délirante. Ca la touche très fort et il y a clairement des champignons qui traînent dans les murs à droite et à gauche, donc ça touche aux allergies, à l’asthme”
Un habitant