L’extension et la croissance économique infinies ne sont plus tenables et bien des cycles d’évolution semblent se refermer, tous épuisés. La modernité, l’Etat nation, le droit romain (peut-être), le libéralisme, même la démocratie représentative sont à bout de souffle, comme s’ils avaient tout donné. Avec cet épuisement ce sont tous nos imaginaires sociaux, politiques, économiques qui, sans doute, doivent être repensés et réinventés. Dire qu’il n’y a pas si longtemps certains affirmaient que l’histoire était finie [3]
L’imaginaire social instituant ne s’arrête jamais ! Voilà une pensée qui peut nous aider
Mais comme a-t-il pu être pensé une chose pareille ? L’imaginaire social instituant ne s’arrête jamais ! Voilà une pensée qui peut nous aider. On la doit à Cornelius Castoriadis [4] qui, précurseur, voyait “le pouvoir de la société de se créer elle-même, de s’instituer, sans être déterminée par des facteurs extérieurs”. Wouaw, quel programme !
Faut-il en politique toujours passer par l’État (pris au sens large) ?
Ne voit-on pas aujourd’hui que nous sommes surdéterminés par l’Etat, comme si tout partait et revenait de là, comme si nos espaces mentaux étaient invaginés dans cette composante qui se place pourtant en extériorité du social, en surplomb, ou l’inverse, comme si ce surplomb occupait totalement l’espace de nos imaginaires politiques. D’une certaine manière, nous nous laissons coloniser par l’exclusivité de la pensée politique autour de l’Etat.
Bien sûr, il n’est pas question ici de déprimer à ce point l’Etat que l’on ne puisse plus redistribuer pour plus d’égalité, c’est ce que nous recherchons avec l’idée de co-production
Bien sûr, il n’est pas question ici de déprimer à ce point l’Etat que l’on ne puisse plus redistribuer pour plus d’égalité, c’est ce que nous recherchons avec l’idée de co-production [5]. Mais le problème majeur est qu’avant de redistribuer il faut accumuler, pour que cela ruisselle [6] - comme l’on dit -, et nous revenons dans la boucle précédente, celle qui épuise et s’épuise. Camille de Toledo en parlait lors de la soirée L’imaginaire à venir et les droits de la nature : une assemblée citoyenne sauvage organisée par La Maison du Livre et les Midis de la poésie, autour de son dernier ouvrage L’internationale des rivières.
Pour éviter ce détour “accumulation/redistribution” par l’État, De Toledo propose dans la prolongation de la reconnaissance de la personnalité juridique d’éléments de la nature de les reconnaître aussi comme des “corps travailleurs” et, dès lors, de compléter les droits de la nature par des droits sociaux ou le travail de la nature est de re-générer le vivant. C’est dire si l’imaginaire ici devient fiction instituante, comme Camille de Toledo le dit lui-même ! Il y aurait beaucoup à dire sur cet élargissement aux non humains du monde du travail, mais il y a matière à réflexion [7].
Ne pas avoir peur de l’imaginaire social instituant
Donc, n’ayons pas peur de continuer d’entreprendre ce travail d’un imaginaire social instituant ensemble, à partir de nos compositions. Faire croître ce qui enrichit cet imaginaire relationnel, ces intensités créatives et génératives du vivant plus que productives de biens ?
C’est très modestement, lorsqu’il y a 25 ans - oui, déjà -, lors d’une soirée intitulée “Eaux amies ou rivières ennemies” où nous questionnions le bien fondé d’un bassin d’orage pour réduire les inondations rue Gray, que nous avions proposé de repenser l’imaginaire politique en troquant le bassin d’orage (comme solution) par le bassin versant Bassin versant Ensemble de l’espace géographique à l’intérieur duquel les eaux pluviales s’écoulent vers un même exutoire. La limite de cet espace est défini par les points les plus élevés (crêtes) qui déterminent la direction d’écoulement. L’exutoire est généralement un cours d’eau situé en fond de vallée, mais à Bruxelles, où de nombreux ruisseaux ont été enterrés, il est souvent remplacé par un collecteur d’égout. - cet espace géographique oublié que nous proposions déjà de devenir solidaire - tel un hybride humain / non humain à composer.
Pour commencer, il s’agissait de ne pas oublier celles et ceux du fond de la vallée qui sont inondé·e·s, et de continuer de se soucier d’eux. Mais dans le même temps, il s’agissait de se soucier de celles et ceux qui avaient peur de subir sept ans de travaux. Le politique avait disqualifié ces derniers ou dernières qui avaient des craintes de subir ce chantier au coeur de l’urbain : des milliers de camions, des commerces en berne, un marché dominical fermé, des bâtiments qui pouvaient bouger par les vibrations des travaux, le pompage de la nappe phréatique Nappe phréatique Masse d’eau que l’on rencontre à faible profondeur. Contenue dans des roches perméables (à Bruxelles des sables), l’eau des nappes phréatiques est « libre », elle « ressort » naturellement (sources) ou par exploitation (drainage, pompage,...). L’aquifère est le contenant (la roche où circule l’eau) et la nappe phréatique le contenu (l’eau qui circule dans la roche). D’après et Bruxelles Environnement. qui modifie les assises des édifices en sous-sol, les murs emboués du futur bassin d’orage jusqu’à 50 mètre de profondeurs et le charroi. Rien n’avait été discuté, annoncé, co-pensé. Juste ceci, le politique qui disqualifiait celles et ceux qui avaient des craintes fondées en disant : “vous les nantis du haut, vous n’êtes pas solidaires de ceux du fond de la vallée, de la rue Gray”. Fin du débat.
La sortie de ce dilemme infernal - ne pas disqualifier ceux qui ont des craintes ou ne pas oublier ceux qui subissent les inondations -, passait par une toute autre dimension de l’équation en changeant tous les repères technico-socio-environnementaux.
La sortie de ce dilemme infernal - ne pas disqualifier ceux qui ont des craintes ou ne pas oublier ceux qui subissent les inondations -, passait par une toute autre dimension de l’équation en changeant tous les repères technico-socio-environnementaux. Sortir du tout au béton enfoui et ramener dans un espace ouvert, l’appropriation commune - collective ou même populaire comme le dirait Paul Hermant [8] - de notre droit à définir et penser notre ville. Ne pas laisser seuls les experts techniciens, ce qui évacue la dimension politique. Nous convoquions un agir politique avec cet imaginaire qui vient s’arrimer au sens commun comme le dit Isabelle Stengers, et je rajoute, à co-produire.
Le vivant serait-il plein d’imaginaire ?
Et étrangement dans cette équation, l’eau devenait agentive [9], elle entrait en politique, mais avec tout le cortège du vivant, et des éléments qui font la vie : la terre, l’air et le feu. La poétique [10] dont il est question a sans doute tout à voir avec ce rapport au vivant dont on doit aussi prendre soin. Le vivant serait-il plein d’imaginaire ? A l’évidence, oui, si on respecte ses temps profonds. En tout cas, Charlène Descollonges avec son ouvrage Eaux Vives nous fait découvrir scientifiquement cet apport du vivant pour renforcer les cycles de l’eau mêmes, quel imaginaire créatif ce vivant !
Ce que nous avons fait lors de la rencontre Agir dans nos vallées aux devenirs solidaires, c’est-à-dire fixer sur la carte des points d’actions - de soin, de lutte, de production d’imaginaires - sur une carte, qui permet de rendre visibles des lieux de vie et de faire réseau comme des archipels, des îlots reliés, augureraient-il de l’émergence de nouveaux territoires ?
Un pays dans le pays ne se veut pas totalitaire, comme un archipel, il est fractal
Un Pays dans le pays [11] est sans doute de cette sorte qui ne se veut pas totale, mais fractale [12] et si cela passe par les bassins versants, il y a des accents de continuité, des lignes de fuite réciproques, non pas pour faire des empires mais pour générer une réappropriation collective de nos manières d’habiter / de cohabiter (avec les vivants), en extension en permettant de créer ensemble des rapports de force et donc un rapport d’existence. Pour Philippe Descola [13], les droits de la nature ne sont autres que des milieux de de vie qui deviennent propriétaires d’eux-mêmes. Peut-être n’avons nous jamais été aussi libres d’imaginer nos “pays”. Quelle étrange et passionnante époque nous vivons !
Quelle étrange et passionnante époque nous vivons !

