Il n’y aurait pas de paradoxe de la ville éponge, car il n’est plus tant question de ville éponge Recension de la table ronde “Y a-t-il un paradoxe de la ville éponge”

, par Dominique Nalpas, Emma Bellini, Michel Bastin

Le 25 mars dernier nous invitions à une table ronde intitulée "Y a-t-il un paradoxe de la ville éponge ?
" à Maxima. Ce présent texte e est une recension commentée.

Le contexte : on a pu observer ces derniers temps la montée en puissance de la notion de ville éponge qui, comme concept globalisant, interroge. Comme le signalait Emma Bellini, étudiante stagiaire en écologie sociale qui a introduit le débat, “pour moi une éponge permet d’éponger, mais cela n’éponge plus si l’éponge est saturée”. La métaphore de la ville éponge est-elle si intéressante que cela, dès lors ?

Cette notion de ville éponge accompagne la notion de gestion intégrée de l’eau de pluie qui suppose une infiltration accrue des eaux pluviales afin d’éviter la solution du “tout à l’égout”. Cette solution du passé peut se comprendre pour des raisons historiques, mais on en observe de nos jours les limites et les conséquences négatives (égouts qui saturent et génèrent des inondations, eaux de pluie inutilement épurées, non utilisation de l’eau de pluie dans le paysage, etc.). Pour les EGEB, en remettant en question la notion de ville éponge comme notion porteuse d’imaginaire qui peut être trompeur, il ne s’agit pas de remettre en question la gestion intégrée des eaux pluviales.

En infiltrant massivement l’eau ne risque-t-on pas des remontées de nappe phréatique ?

La question des EGEB était toutefois de cet ordre : en favorisant massivement l’infiltration des eaux pluviales « en haut » d’un bassin versant, ne risque-t-on pas de créer de nouveaux problèmes d’inondation de remontée de nappe, cette fois en fond de vallée ? C’est le cas de la rue Gray qui a mené à ce type de questionnement. On a pu montrer que là-bas, les habitants se retrouvent depuis quelques années face à une double problématique d’inondation, voire triple. Non seulement des maisons se retrouvent avec des caves inondées par des eaux brunes de retour d’égout, mais il semble que depuis quelques temps,on assiste à une recrudescence de remontée de nappe affectant les caves et rez-de-chaussée par un surcroît d’humidité remontant dans les murs. Certes cette remontée de nappe ne peut encore provenir d’un renforcement de l’infiltration, la Gestion Intégrée des eaux pluviales (GIEP) n’ayant pas encore vraiment commencé sur les pentes de cette vallée. Toutefois, certains mouvements de nappe sont perceptibles, peut-être dus à des travaux dans cette rue ou d’autres choses. La question qui est posée en se demandant si la ville peut être telle une éponge, c’est la question du comment vivre dans l’humidité, faut-il s’y habituer ? Et jusqu’où y en aurait-il de trop ? Et dès lors cela pose la question de l’exutoire."Bref, comment mener des politiques d’infiltration à une échelle régionale sans abandonner les personnes qui souffrent de ces situations (nous en connaissons) ?

La réponse de Bruxelles Environnement est plutôt claire et multiple. Tout d’abord, la question de la ville éponge ne se pose pas. En effet, si pendant un temps des services de communication de Bruxelles Environnement ont évoqué cette notion, aujourd’hui elle n’est plus mise en avant. Et Anne-Claire Dewez représentant Bruxelles Environnement parlera plutôt de sol éponge afin de mettre en avant la capacité des sols vivants à absorber les eaux pluviales. La notion de ville éponge est en effet trop englobante et ne permet pas de penser les choses plus en détail et de manière située.

Le sol vivant qui est un peu commune éponge, voilà qui est plus intéressant

Par sol, il faut entendre la couche porteuse de vie, ainsi que nous le propose Anne-Claire Dewez qui insiste “en tant que bio-ingénieure, agronome, je suis intéressée par les sols vivants. Or un sol vivant est aussi spongieux, ce sont eux qui doivent contenir l’eau et devenir une sorte de réservoir naturel de cet élément lié à la vie”. Pour cela, il faut bien entendu préserver les sols vivants existants, restaurer les sols morts et aussi désimperméabiliser là où c’est possible afin que l’eau puisse s’y infiltrer pour alimenter les racines des plantes et des arbres.

Ainsi, il faut compter, outre que le sol puisse contenir certaines quantités d’eau pour alimenter les plantes, sur l’effet de pompage de l’eau par les plantes - lors des périodes de croissance, lorsqu’elles portent des feuilles au printemps et en été - qui va ensuite être évapo-transpirée dans l’atmosphère. Cela génère du paysage, de la bio-diversité, de la vie, et aussi, de la fraîcheur grâce à l’évaporation - processus qui ponctionne dans l’environnement des calories. Le végétal contribue ainsi grandement à la lutte contre les mortifères îlots de chaleur urbaine.

Quid du sous-sol ?

Mais ce n’est pas tout. On peut parler aussi du sous-sol et du rapport à la nappe phréatique. Selon Bruxelles Environnement - une étude a été faite à Forest nord, lors de grosses pluies, la nappe phréatique ne connaîtrait pas de remontées de nappe de plus de quelques centimètres, tout en s’étalant de façon relativement homogène.

Ainsi donc, il semblerait qu’un surcroît d’infiltration ne signifie pas nécessairement une remontée de nappe et donc une potentielle inondation de cave. Cette crainte est également diminuée par une imperméabilisation constante des sols par la densification urbaine. Anne-Claire Dewez nous montrera ainsi les cartes IGEAT jusqu’aux plus récentes indiquant que cette imperméabilisation est encore en cours. Et que face à une telle dynamique urbaine, les craintes de voir l’infiltration devenir trop importante au risque de créer des remontées de nappe est encore loin, cela dit, d’une manière générale.

Par contre, comme d’autres personnes présentes, elle a émis l’hypothèse que de nombreux éléments en fonds de vallée peuvent faire barrage à l’écoulement des eaux et de ce fait expliquer des remontées. De fait, la rue Gray, enserrée dans son “canyon’”, compte beaucoup de barrages potentiels (ponts et talus, emprises en sous-sol de constructions…). Il importera bien entendu de pousser plus loin les investigations afin de confirmer cela.

Apprendre à vivre avec plus d’humidité ?

Enfin, il n’a pas été oublié d’aborder les questions de perception. Ne devons-nous pas apprendre à vivre avec plus d’humidité autour de nous, plus de végétal et plus de “vivant” ? Si l’on peut s’accorder sur ce point, peut-être sera-t-il plus difficile d’accepter les choses lorsqu’il s’agit de l’eau qui entre dans les maisons.

Bien que cela n’ait pas participé du débat, nous savons que certains diront que les caves, par exemple, ne sont pas faites pour y habiter. C’est vrai mais d’autres diront que parfois on n’a pas le choix… D’autres diront que nous devons bâtir sur des pilotis… Mais que faire de ceux qui n’ont pas les moyens de soulever leurs maisons sur des pilotis ? On a même entendu des gens dire qu’il fallait empêcher de bâtir sur certains fonds de vallée inondable…On le voit, la problématique soulève de nombreuses questions.

Ne pas oublier les exutoires et penser par situations

Au total et contre toute attente, la discussion a peu porté sur la question des exutoires et du drainage ou encore de la fonction paysagère de cette gestion intégrée de l’eau pluviale. Certains évoquent l’utilité de repenser à recréer des exutoires naturels, autrement de poursuivre le restauration du réseau hydrographique bruxellois et la reconnexion de cours d’eau à la Senne. De multiples raisons plaident pour cela, et notamment la redirection d’eaux de sources allant vers les égouts... La chose ne semble pas impossible dans certaines situations, sur le Versant de Forest par exemple. Si les barrières sont nombreuses, la Senne n’est pas loin. Mais si l’on en revient au cas de la rue Gray, les remontées de nappe plus récentes nécessitent de poser un diagnostic spécifique à cette “situation”.

Avec les EGEB, nous émettons l’idée qu’il faut comprendre les situations en tant que telles plutôt que de regarder les choses sous le prisme d’une catégorie générale, que ce soit la notion de ville éponge (abandonnée toutefois), ou du tout à l’infiltration (solution impraticable dans des fonds argileux de vallées).

Par ailleurs, le traitement des eaux pluviales implique une grande diversité d’interventions, d’aménagements localisés, tenant compte des morphologies locales et même de la nature des tuyauteries. Par exemple, certaines réfections d’égout vont amener à imperméabiliser ces derniers et à leur faire perdre leur rôle drainant (ou polluant d’ailleurs, les eaux pouvant aller dans l’autre sens de l’égout vers la nappe). Tout le monde s’accorde à dire que si l’on peut avoir une ‘doctrine générale’, il faut analyser les localisations/situations (en fonction des usages que nous voulons) plus concrètement. Chaque situation faisant débat et notamment celui de la densification, “cela renvoie à une question politique et pas technique” dira Dominique Nalpas. Tout le monde est d’accord là-dessus.

Les couacs à l’allumage ?

Enfin, bien que ce ne fut pas au centre du débat, la discussion a aussi traité des couacs rencontrés, de dispositifs fonctionnant de façon imparfaite. Il importe ici aussi d’étudier les couacs au cas par cas, de comprendre ce qui relève des conceptions et réalisations, d’expertises à améliorer. Et pour ce qui relève de la perception par les habitant-es, usagères et usagers d’un lieu, un réel travail est à effectuer afin de les aider à comprendre l’opportunité d’aménagements dont l’aspect bouscule parfois leurs habitudes. Les couacs rencontrés à Forest et documentés par Françoise Debatty (Stop Inondations Saint-Denis) ou ceux qui pourraient être observés ailleurs, ne doivent-ils pas être vus comme autant d’opportunités d’évaluer comment les belles idées se frottent à des réalités complexes, qu’elles soient topographiques, hydrologiques, sociologiques… Avec cette question un peu lancinante :est-ce bien dans le fond des vallées qu’il faut le plus infiltrés ? Il fut un temps où à Bruxelles, la norme était de ne pas trop infiltrer les eaux là omù kles sols sont les plus chargés.

Au total, tout le monde s’accorde à dire que la table ronde fut fertile, mais que l’enquête si elle a pu avancer n’en est pas encore au bout. Certes, le débat à Bruxelles sur la ville éponge est clos puisqu’il n’est plus question d’utiliser cette notion métaphore car trop englobante. Il reste néanmoins que la question de la GIEP et de ses conséquences n’est pas terminée. S’il semble clair qu’une attitude générale doit aller à l’infiltration des eaux pluviales, il apparaît aussi clair que l’analyse précise des choses ne peut se faire que situation par situation. Une connaissance fine du territoire concret et des gens qui y vivent est alors indispensable et nous ajouterons que cette connaissance doit se faire avec les gens qui y vivent, travaillent ou en font usage. L’enquête sur la GIEP peut se poursuivre dès lors en tenant cela en considération.

Michel Bastin, Emma Bellini, Dominique Nalpas

Type: article
Composition: article
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