Inondation de 1978, avant la construction du bassin tampon/orage place Flagey
Catastrophe au moins pour celles et ceux qui vivent ces événements dans leur chair et dans leurs biens et qui tentent de se mobiliser pour faire entendre leur voix et créer un rapport d’existence autour de leur problématique [2]. Cela bouge un peu, doucement, peut-être. Dans un petit fascicule distribué aux habitant·e·s de la rue Gray juste avant l’été, la commune évoque elle-même la catastrophe en indiquant un numéro d’appel (ce qui n’existait pas jusque-là) et les gestes à faire dans les cas graves…
Si des choses bougent - pas assez vite en tout cas -, on vient de loin, une personne d’une administration ayant dit il y a deux-trois ans environ lors d’une rencontre avec les habitant·e·s du quartier “vous vivez dans un fond de vallée, c’est normal que vous soyez inondés”, voulant dire de la sorte “la catastrophe vous appartient et à nul autre !” ou encore quelque chose du genre : “vous avez pris vos risques, tant pis pour vous !” [3]. Il est clair que l’auteur de ce propos n’avait pas connaissance de la notion d’héritage d’un commun urbain négatif et donc pas plus de considération pour un tel héritage produit de l’histoire mais porté par quelques un·e·s seulement. [4]
La ville est une production des temps historiques plus long que nos vies individuelles, dès lors comment peut-on responsabiliser des individus seuls face à ses productions négatives telles que les déchets, les ruines de toutes sortes et même les catastrophes telles que les inondations par exemple ! Ces inondations sont le produit de l’histoire collective sédimentée faite de nombreux oublis. Nous préconisons une psychanalyse urbaine à cet égard !-) [5]
Mais la rue Gray est loin d’être seule à faire face à une telle problématique
La question des inondations prenant des allures de catastrophe se multiplie dans le monde où les humains déterminent de plus en plus les comportements des éléments - vivant ou non - agissant sur la terre (il n’y pas que les inondations…). L’imperméabilisation continue des sols et l’urbanisation, l’agriculture linéaire, la forêt mono-espèce, les sols appauvris, sans vie et bien sûr le réchauffement climatique et tout son dérèglement, sont des hybrides humains/non humains, qui contredisent cette croyance dans le tout technique et performatif où seule la responsabilité individuelle compte (avec leurs assureurs et les experts évaluateurs de risques).
Ce qui nous emmène vers des territoires de barbarie où les plus démunis sont laissés à l’abandon. On se souviendra de l’Ouragan Katrina (et la faiblesse des digues qui n’ont rien de naturel) qui a amené à la dévastation de la Nouvelle Orléans en Louisiane, les plus riches se sauvant devant la catastrophe prévisible, les plus démunis se noyant ou attendant seuls hébétés sur les toits qu’on veuille bien les secourir, symbole de cette barbarie qui a tant frappé nos esprits. Pour Isabelle Stengers, la philosophe, c’est bien là le signe de la barbarie [6].
Après les inondations de la Vesdre en 2021
S’il est un lieu, une catastrophe reconnue de tous dans nos contrées proches et encore trop lointaines - le temps efface la mémoire, la Wallonie est déjà de l’autre côté d’une frontière où semblent dissoutes nos responsabilités -, on se souviendra tout de même des inondations de l’été 2021 dans la Vesdre qui ont fait plus de 40 morts et des dégâts massifs… Et David Van Reybrouck s’interroge dans un texte de Requiem aux victimes [7] un an après la catastrophe où il semble déjà qu’on l’ait oubliée : “Pourquoi ? Parce qu’ici la distinction entre le coupable et la victime est beaucoup moins claire ? Les recherches internationales sur la catastrophe ont conclu qu’au plus la planète se réchauffe, au plus la probabilité des phénomènes météorologiques extrêmes augmente également. Il est difficile de commémorer quand on porte une part de responsabilité." Parlant de lui-même - avec cette hauteur de vue qu’on lui connaît - comme contributeur de la catastrophe, il ne s’en sent pas détaché.
A qui appartient donc la catastrophe ?
Paola Vigano, architecte et urbaniste, dans le documentaire “Après la pluie” [8] qui tout de même nous ravive la mémoire et nous aide à comprendre les apories du système, évoque pour réparer - disons pour faire simple - “les choses” et surtout pour affronter le futur dans cette vallée meurtrie, de créer des solidarités dans le bassin versant de la Vesdre ou de l’Ourthe. La réponse ne sera pas individuelle, mais collective et solidaire, dans une compréhension des interdépendances et donc aussi une connaissance précise de ces choses scientifiques ou techniques qui façonnent nos milieux et donc doivent aussi parler entre elles et avec les autres.
Permettez que nous rappelions ici le fait qu’il y a plus de vingt ans, lors du conflit sur la construction du bassin d’orage de la place Flagey, à quelques centaines de mètres juste en amont du Studio Varia, qu’il était nécessaire de créer une Solidarité de bassin versant et pas seulement d’offrir une réponse technique unique à l’expertise qui dépolitise, concept s’il en est que nous continuons de faire valoir, tout en prêchant un peu dans le désert (quoi que pas tout à fait (voir notre éditorial de juillet, A qui appartient la notion de Solidarité de bassin versant ?). Et pourtant nous y revoilà au lieu de la naissance de ce concept, malgré la construction de ce bassin d’orage qui ne protège pas autant que cela dans un monde aussi troublé que changeant et pas si transparent.
Parler de la Vesdre, ce n’est pas amoindrir le sens de la catastrophe qui se joue dans le Maelbeek
Parler de la Vesdre, c’est poser cette question partout : à qui appartient la catastrophe ? Et en faire écho aussi ici. Non, elle n’appartient pas aux seuls démunis du fond de la vallée qui doivent faire avec ! Et non elle n’est pas une affaire d’environnement où nous (les autres humains) ne serions pas présents ou n’aurions aucune responsabilités dans ce qui fait nos milieux. Alors nous marcherons avec Paul Hermant et les Actrices et Acteurs des temps présents quand il propose une “appropriation collective de la catastrophe” ouvrant de la sorte un nouvel imaginaire politique qu’il nous appartient à tous de penser, élaborer. Non, habitant·e·s du fond la vallée, vous n’êtes pas seul·e·s sur ce chemin.
Les habitants·e·s de la rue Gray se mobilisent avec le soutien de Délier les fils de l’eau et du projet Fairville pour faire valoir leur droit et rendre existante la problématique de l’inondation, ainsi que la recherche de solutions en s’organisant par groupes de travail divers et assemblées plénières réunissant inondés et solidaires. Un début de cet imaginaire politique ?