Ce n’est pas le choix qui a été fait. Ceux [1] qui ont proposé pour la première fois ce “concept” ou tout au moins cette approche, qui l’ont fait émerger pour beaucoup de manière intuitive, n’avaient d’autre ambition que de tenter d’aborder une problématique politique spécifique située qui apparaissait comme injuste.
Sortir du jeu de la disqualification politique
C’était autour du conflit du bassin d’orage [2] de la place Flagey fin 2001-début 2002. Des voisins de cette place avaient manifesté leurs inquiétudes voire leur désaccord par rapport à la construction de ce bassin d’orage estimant que, d’une part, le dossier était démocratiquement mal monté et que, d’autre part, les nuisances du chantier de sa construction ou sa réalisation provoqueraient des problèmes aussi importants que ce qu’il tentait de résoudre.
Ce qu’a fait le politique à ce moment-là, c’est de disqualifier les habitant·e·s qui émettaient ces craintes les balayant d’un revers de la main en disant que les nantis de la place Flagey n’étaient pas solidaires des plus pauvres du fond de la vallée et agissaient sur base d’un réflexe Nimby [3]. Tout d’abord, le politique n’avait pas bien observé la sociologie de la place Flagey - il n’y pas que des nantis - , mais les craintes de ces personnes étaient bien réelles et il eut fallu les entendre. Au lieu de quoi le politique jouait une légitimité citoyenne, celle des personnes inondées qu’il faut bien entendu soulager, contre une autre, celle des habitants qui avaient des craintes pour de multiples raisons [4].
L’entrée de l’eau en politique
C’est face à une telle disqualification politique mettant dos-à-dos les citoyens et ne remettant pas en question la nature de l’expertise scientifique et technique du bassin d’orage qui “ne change pas le regard” que cette notion de solidarité de bassin versant est née. En effet, un peu de recherche sur une approche, disons, plus écologique de la gestion de l’eau de pluie a vite amené à proposer des solutions d’un tout autre ordre que la solution technique et bétonnée du bassin d’orage sur base de principes somme toute assez simple : infiltrer l’eau, la faire s’évaporer, végétaliser, la ralentir, bref lui donner d’autres trajectoires en instaurant son cycle sur l’ensemble du bassin versant en amont de la situation problématique.
C’est donc un tout autre paradigme qui est proposé en faisant de l’eau de pluie non plus un déchet mais un élément de vie intégrant l’ensemble des acteurs du bassin versant concernés, sans oublier ceux qui souffrent des inondations… Le concept complexe de Solidarité de bassin versant permet d’accueillir l’ensemble de ces nouveaux déterminants (non déterministes) dans de nouvelles combinaisons, réinventant le politique : l’eau entrait en politique !
Un concept longtemps resté confidentiel
A l’époque, lorsque nous avions proposé une telle idée, une enquête, certes non approfondie, indiquait que cette notion n’existait nulle part, du moins dans ce qui était visible sur le net. On peut dire que dans une sphère francophone voire européenne, c’était une innovation. Ce n’est que beaucoup plus tard que nous l’avons vu réapparaître, notamment venant du Japon dans une situation ne s’adressant pas à une problématique d’inondation, mais économique, un élevage d’huîtres mis en danger par une exploitation forestière intensive [5]. Ce qui a amené les acteurs impliqués à devoir discuter dans une “solidarité de bassin versant”. Une autre occurrence nous est apparue assez récemment aussi par l’utilisation que semble en faire le centre de recherche de Sciences Po [6].
Beaucoup plus proche de nous, Paola Vigano, l’urbaniste qui a mené une étude dans la vallée de la Vesdre suite aux grosses inondations mortelles de 2021, apparaît dans le documentaire “Après la pluie” et y évoque la nécessité d’une solidarité dans le bassin versant, entre le haut et le bas, l’amont et l’aval. Le principe d’action qui s’en dégage est très proche de celui que nous utilisons, même si Mme Vigano ne saute pas le pas du concept de Solidarité de bassin versant pris comme un tout. Bref, pendant longtemps cette notion est restée confidentielle avec toutefois quelques ouvertures.
Une portée heuristique insuffisamment comprise
Pour nous, la Solidarité de bassin versant a une portée heuristique indiquant un autre registre du faire politique, un registre qui mérite en soi de s’y arrêter et de le développer. Ce n’est pas rien, en effet, de transformer une problématique binaire de bien et de mal (qui oppose les uns contre les autres), une manière de faire politique qui exclut et disqualifie sur une base technico-socio-environnementale simplifiée - l’eau est un déchet qu’il faut conduire dans des tuyaux enterrés - en une approche de la complexité multi-causale inclusive des choses et des gens, nécessitant une combinaison créative d’une diversité de savoirs pour en faire un élément de vie, etc.
Cela aurait mérité en soi un travail de recherche, mais dont nous ne connaissions pas la portée à l’époque. Nous appellerons “Agir poétique [7]” cette approche créative qui tord une question qui se présente à nous pour en faire une problématique qui transforme le regard sur la question même. Mais depuis lors, nous avons enrichi ce concept d’année en année pour lui donner plus d’épaisseur. Et notre crainte est qu’une récupération de notre concept fétiche ne l’appauvrisse par insuffisance de pensée, manque de générosité et de prise de risque en même temps que de créativité.
Mais pourquoi parler de cela aujourd’hui ?
Parce que, encore plus proche de nous, nous voyons arriver cette notion par le biais du magnifique Festival “Agir pour l’eau et des fleuves” que le centre culturel Delta de Namur propose. L’un des moments phares de la rencontre se construira autour du concept - sur base de notre proposition - et nous en sommes fiers. Et nous mêmes, nous nous exprimerons à cet égard [8]. Espérons que tout cela fasse lien.
On comprend mieux dès lors pourquoi parler de cela aujourd’hui. Mais ce n’est pas tout. C’est que cette notion de Solidarité de bassin versant semble faire florès. On commence à la retrouver en divers endroits et c’est sans doute une pas mauvaise chose. Une telle notion se situe dans le domaine commun (pas public), appartenant à tous et toutes (elle n’est pas une propriété publique). L’idée qu’elle puisse être appropriée par le plus grand nombre fait partie de sa destinée. Et c’est ce que nous voyons. De plus en plus d’acteurs utilisent ce concept à gauche ou à droite (pas au sens politique des termes), à Bruxelles ou ailleurs.
Une autre utilisation de cette notion de bassin versant solidaire se retrouve dans l’excellente exposition intitulée elle aussi “Après la pluie” du Musée des égouts de Bruxelles. On retrouve en chapeau du panneau associé à l’action de la société civile cette notion de solidarité dans les bassins versants qui à part les EGEB l’utilise assez peu, voire pas. Cette notion y apparaît légère et joyeuse - et elle peut bien entendu l’être - mais en tant que concept politique (dans le sens de transformateur), c’est aussi beaucoup plus que cela, c’est ce que nous montrons plus haut. C’est pourquoi il nous paraît important de continuer d’en parler et d’en mieux comprendre les ressorts si on veut bien le déplier dans ses diverses dimensions.
La Charte des communes du bassin versant solidaire du Molenbeek : une inclusivité difficile
Les quatre communes bruxelloises de la vallée du Molenbeek ont décidé de créer une Charte de la Solidarité de bassin versant du Molenbeek. [9]. Cette idée de Charte des communes se trouve dans la suite au travail mené par les EGEB avec les communes au sein du Comité d’accompagnement du Molenbeek (CAM) pendant près de six ans dont l’objectif était de créer des coopérations intercommunales dans ce bassin versant et afin de soutenir les habitant·e·s et collectifs dans leurs actions. L’idée de Charte proposée par une des membres de CAM était fort bienvenue et nous avons profité du projet expérimental Brusseau Bis pour le mettre en écriture dans une perspective co-productive.
Nous avons eu le regret, cependant, de constater que la société civile qui les avait amenés à exister ensemble s’est faite exclure du travail d’écriture sans aucune forme de procès. Ce n’est jamais bon signe pour quelque chose qui se veut inclusif, voire co-productif. L’analyse de cet épisode douloureux pour nous n’a pas été faite, nous pouvons cependant supposer que, in fine, ce qui questionne la manière de faire co-production sous-jacente ne soit pas si appréciée que cela. Il serait utile qu’une discussion ait lieu sur ce qu’il s’est passé à cet égard.
Un concept qui appartient à ceux qui le travaillent !
Bref, voilà un concept qui suscite des convoitises et c’est bien. Nous insistons sur le fait que son emploi pourrait être réducteur, tel un label, réduisant son potentiel heuristique, son inclusivité et sa tonicité. Nous ne voulons pas agir ici contre ces emplois fait par d’autres, nous insistons auprès du lecteur par contre afin de conserver un regard critique sur l’emploi de ce concept.
Surtout, nous avons décidé de lui redonner une tonicité, d’une part en proposant une actualisation de sa définition, toujours en mouvement, mais plus encore en le rendant vivant collectivement à Bruxelles par la production d’un Atelier de cartographie des bassins versants solidaires afin que ce concept reste du domaine commun et vivant, vraiment vivant et ne se galvaude pas… Comme la terre ou le sol, il appartient à ceux qui le travaillent !