Le commun négatif, voilà ce qui nous arrive ! Editorial décembre 2025

, par Dominique Nalpas

Les communs désignent généralement des ressources partagées qui ont une utilité pour une communauté qui en prend soin, c’est-à-dire des effets positifs, nous dit Alexandre Monnin. Le commun peut qualifier aussi le sens des choses, ou des manières d’agir… Une inondation n’est pas qu’un problème technique auquel une expertise ad hoc seule pourrait permettre de répondre. Il en est de même du dérèglement du climat, de la perte de la biodiversité, etc., toutes ces problématiques étant d’ailleurs corrélées et en lien avec des situations d’inégalité sociales. Et l’on peut dire que dans toutes ces situations pouvant prendre l’allure de la catastrophe, comme avec les inondations (on se rappellera celle de la Vesdre en 2021), on ne peut parler de sens commun, d’agir commun ou de de gestion commune. Si cela avait été le cas, sans doute n’en serions-nous pas là !

Ainsi, le déchet - l’inondation est un déchet de la production de la ville ou de son environnement tout comme le réchauffement climatique est un déchet de notre productivisme extractiviste au niveau planétaire, mais aussi les pollutions (voir Dérégulation des peesticides dans l’omnibus) - pour le dire simplement. Ce sont des sortes de scories de nos productions, des oubliés de la marchandisation du monde, liées à ce que les économistes appellent les externalités négatives. Elles s’accumulent, ceci dit - malgré toutes les alertes -, de manière quasi exponentielles. Nous en héritons tous et toutes, voilà ce qu’en dit Sabu Kosho un militant et chercheur japonais dans une vision critique : « Plus les sociétés capitalistes se développent, plus elles perdent leur capacité à recycler ce qu’elles produisent en excès, reléguant ainsi le négatif au domaine de l’invisible – l’air, l’océan, le sous-sol, les territoires économiquement inférieurs [1]. » Un fond de vallée, anciennement industriel ou urbain est de cet ordre de chose, un territoire qui compte moins. La Vesdre et ses habitant·e·s du fond de vallée l’ont bien compris et surtout l’ont vécu à leurs dépens, mais il en est de même de nos petits vallons bruxellois où là aussi, l’intérêt pour ce qui est peu visible reste de l’ordre du secondaire.

Les ruines ruineuses du non sens commun

Mais Alexandre Monnin va plus loin. Ce dont nous héritons ce n’est pas seulement cette dimension matérielle du commun qui serait négatif, ce contraire de la ressource dont nous prendrions soin, mais ce sont aussi nos manières de faire et de gérer les choses qui amènent à la production du déchet, à l’externalisation négative voire à la catastrophe. L’approche n’est pas seulement analytique, elle est constructive. C’est l’impensé en héritage et dont nous pourrions faire la psychanalyse urbaine - ce dont nous nous amusons à dire parfois quand la situation bloque durablement. Le commun négatif, c’est in fine - c’est nous qui le disons - ce qui a été produit en dehors du sens commun, ce qui n’est pas pensé et produit en commun. Pour Monnin, d’une certaine manière, cette "ruine" de l’agir, de la pensée, de nos manières de faire sont ruineuses. “Car, le plus ruineux aujourd’hui, ce ne sont pas les mines à ciel ouvert, par exemple, mais les dispositifs qui commandent de les creuser, les modèles économiques qui les rendent profitables ou encore les chaînes d’approvisionnement en assurant l’export aux quatre coins de la planète. [2]

Oh ! certes, ici dans nos vallées [3], il ne s’agit pas de mines à ciel ouvert, mais de densification urbaine à des fins spéculatives (voir le Moratoire sur l’urbanisation et la densification), de macadamisation pour favoriser le règne de l’automobile, d’exploitations forestières qui ressemblent à des armées alignées d’arbres sans vie, d’agriculture qui contamine (voir Dérégulation des peesticides dans l’omnibus), etc. Et nos pouvoirs publics ont une certaine complicité avec cela. Nous en sommes là. Nous n’arrivons pas à nous défaire de pratiques ruineuses, qui sévissent toujours sur nos territoires, même dans nos petits vallons urbains. Ces pratiques qui ne permettent pas d’ouvrir à la gestion des choses qui nous concernent, à prendre soin des territoires dans lesquelles nous vivons, plus précisément, où les plus démunis d’entre nous vivent, des territoires de relégation. Et in fine, sur cette planète décidément limitée, nous serons tous relégués, à part quelques uns qui seront sur Mars... ;-)

Ce qui nous arrive ? L’impossible co-production de ce qui prend soin

C’est ainsi que depuis des années que nous tentons d’essayer de co-produire avec les pouvoirs publics et les habitant·e·s afin d’expérimenter d’autres manières de faire et d’agir pour réduire les inégalités et renforcer la démocratie (voir à cet égard le projet Fairville), il faut bien le dire, nous restons sur un échec. “Cela ne nous intéresse pas” nous dit-on en haut lieu ici à Bruxelles, et cela ne date pas d’hier.

Pourtant nous dit Monnin, “la reconnaissance du caractère négatif de certains communs est un enjeu hautement démocratique dont la finalité est de recomposer, après enquête [4] et à l’initiative des collectifs concernés, des rapports de solidarité nouveaux, entre des territoires et des populations plus ou moins éloignés, qui demeurent très largement à inventer – et ce, de toute urgence [5].” Notre Solidarité de bassin versant est de cet ordre-là, mais dans notre belle Région, nous ne sommes pas entendu·e·s et ce n’est pas nouveau. Et ce que nous cherchons à faire dans la vallée du Maelbeek se heurte à un mur d’incompréhension. Le temps est venu d’acquérir de l’autonomie sur nos territoires ou nous sommes nombreux à nous demander Ce qui nous arrive. Nous serons présents lors de ces journées de réflexion collective.