L’eau nous amène naturellement à coproduire la ville pour plus d’égalité et de démocratie Editorial - mars 2025

, par Dominique Nalpas

L’eau n’est pas une anecdote, elle est entrée en matière de la vie. L’eau, élément relationnel (et pas transactionnel), est tel un jeu de la ficelle, si on tire son fil elle nous fera connaître la terre, le sol, le vivant, de la cellule aux organismes complexes, le climat, la manière dont les humains s’organisent, la gouverne ou sont agi par ses qualités.

Depuis longtemps nous tentons de suivre le sens à créer en commun qu’orientent les trajets de l’eau et qu’instaurent les paysages au creux de nos vallées. Et depuis bien longtemps face à ceux qui souffrent des colères de cet élément, lors des inondations par exemple, nous proposons cette solidarité très sociale pour tenter de renaturaliser les cycles de l’eau qu’est celle de bassin versant.

La solidarité de bassin versant doit composer avec l’institution publique

Mais dans l’urbain moderne - ce qui est encore largement le cas à Bruxelles -, l’eau est aussi affaire technique aux dimensions gigantesques, invisible ou quasi mais à la taille de la ville. Tirer le fil de l’eau c’est donc rencontrer partout cet artifice ramifié qui nous déborde de toute part.

La solidarité de bassin versant doit dès lors pouvoir composer avec la lourde présence de ces artefacts visibles ou invisibles auxquels nos vies sont reliées à partir de nos maisons ou de nos lieux de travail, de nos espaces de vie, etc. Si dans nos espaces privés, ceux-ci sont de l’ordre de la gestion privée, pour beaucoup, ces outillages tentaculaires sont de d’ordre de la gestion publique.

De la co-création à la co-production

C’est ainsi que tout naturellement nous avons été amenés à nous intéresser à la co-création puis à la coproduction. Avec Brusseau la dynamique co-créatrice était d’ordre horizontal, l’idée était de créer des communautés hydrologiques entre habitant·e·s et scientifiques ou techniciens. Nous avons pu montrer que les savoirs générés entre ces acteurs apportaient une meilleure connaissance générale des faits en lien avec les usages et les valeurs pour apporter des solutions aux problèmes posés.

Cependant, la coproduction de ces résultats avec les pouvoirs publics pour en faire des réalités concrètes n’a pas trouvé la même issue. Le projetBrusseau Bis en ce sens a été un demi-échec. In fine, les acteurs publics communaux et régionaux n’ont pas accueilli favorablement les propositions de co-création / co-production, la critique majeure étant la complexité, la dimension chronophage et financière que requiert une telle approche. Cela demanderait un débat appuyé pour comprendre ce demi-échec, ce que nous ferons sans doute un jour.

Une enquête sur un rapport d’existence à établir

Mais l’expérimentation de la co-production n’est pas finie pour autant de notre côté. Avec le projet de recherche-action Fairville, nous sommes repartis pour un tour, mais cette fois en décidant de travailler sur un terrain beaucoup plus restreint, avec une identification très claire des inégalités subies par ceux qui vivent les inondations dans ce fond de vallée qu’est la rue Gray, en restant auprès d’eux, avec eux. L’action initiée avec Délier les fils de l’eau peu après les grosses inondations de 2021 se perpétue aujourd’hui avec l’appui de cette recherche-action qui fonde l’hypothèse de réduire les inégalités et renforcer la démocratie par la co-production, justement.

Dans ce fond de vallée du Maelbeek, cela forme une sorte de saga, une super enquête qui tente de montrer qu’il n’y a pas de fatalité, que les gens inondés ne sont pas déterminés à se retrouver dans une misère et une solitude sociales. Les chroniques [1] d’une action qui s’égrènent depuis de nombreux mois permettent de suivre ce travail de longue haleine permettant aux habitants de tenter d’entrer dans un rapport d’existence avec les pouvoirs publics, si ce n’est un rapport de force ? Lettre aux opérateurs de l’eau, interpellation communale, élaboration d’un outil de recueil de données et de témoignage avec des hydrologues patentés, construction d’une communauté sur la base de cartographie collaborative, etc.

Créer une réseau européen de co-production pour la réduction des inégalités et le renforcement de la démocratie

La démonstration n’est pas encore faite, la construction d’une communauté n’est pas une mince affaire et prend un temps considérable, lorsque l’on part de l’isolement dans lesquelles ces personnes se sont retrouvées. Le lien avec les pouvoirs publics communaux et régionaux n’est pas encore établi et la co-production est encore loin d’être un fait. Mais quelque chose se construit patiemment et l’on sait que le mouvement des habitant·e·s exerce une action sur les pouvoirs publics qui sont amenés à réagir. Ils semblent qu’ils commencent à exister aux yeux des pouvoirs publics.

Suivre le fil de l’eau nous ouvre des horizons nouveaux de la co-production qui ne se confine pas à notre petit vallon bruxellois. Voilà que le courant nous emmène sur des bassins thématiques tels que le logement et plus largement l’habiter. Nous nous retrouvons à co-produire une rencontre de réseau européen sur la Co-production de la ville pour plus d’égalité et de démocratie. Par les temps qui courent, il faudra apprendre des uns et des autres et se serrer les coudes pour trouver les moyens de revivifier la démocratie. Les fils de l’eau nous mènent à tout et surtout à ce 1er avril qui est tout sauf une farce